Un âge de plus
Un âge de plus.
Avec les ressources à disposition à l’heure d’écrire cette lettre, c’est-à-dire une connexion internet, une paire de minutes et peu d’énergie pour creuser les références, je ne retrouve pas l’origine de cette expression. On l’employait dans la famille sur le ton de la plaisanterie, en prenant l’accent nivernais. Je ne me souviens pas de mes grands-mères le dire, « ça lui fait un âge de plus », mais je les ai sans doute entendues, et sans la moindre ombre d’ironie de leur part. En laissant quelques secondes de silence s’installer, j’entends presque leur voix, à l’une et à l’autre, se mettre à le dire, à le prononcer de nouveau, alors que je ne me souviens pas. Serait-ce là naissance de souvenir ?
Et ainsi disait-on, ainsi disaient-elles.
En revanche, j’ai entendu des centaines de fois mon père d’abord, puis mon frère, puis moi, outrer l’accent nivernais que nous n’avions pas pour dire (très fort) « ça te/lui fait un âge de plus », comme s’il s’agissait là d’un grand malheur, d’un malheur particulièrement dramatique, particulièrement drôle donc. Nous avons toujours eu le désespoir poli dans la famille.
J’ignore si cette expression est typique de la Nièvre, du Morvan ou du Bazois. J’ignore si elle est parvenue jusqu’au bocage bourbonnais. J’ignore si elle se perdra avant ou après le verbe bouiner[1], qui a toute mon affection.
Je l’ignore mais je vais enquêter.
J’ai eu un âge de plus et je me trouve en résidence à la Coopé avec les camarades de Garciaphone. Au déjeuner, nous nous sommes sentis fossiles : trois membres de l’équipe de la salle s’ébahissaient de la rumeur qui voulait que quelqu’un avait connu quelqu’un qui avait connu l’époque où la longue banquette rouge du club était installée dans le catering. Mais je l’ai surtout connue au catering, cette banquette, je n’avais pas même de souvenir de son déplacement dans le club. Pourtant, pour rien au monde je ne voudrais revivre ces vieux jours encombrés. Les verres progressifs et le pilulier constituent un certificat de libération des obligations d’apparences – et de pas mal d’obligations tout court.
Nous travaillons dur, ça manquait, et nous travaillons aussi notre relation et notre communication. L’ambiance s’est encore améliorée, et le groupe joue vraiment bien en ce moment, aussi dans les têtes : accepter que rien ne dure, et que ce qui convient à un moment ne conviendra ensuite plus, puis reviendra peut-être, ou non, arrangement, chanson, enchaînement, etc. De toute façon, les choses vont changer dix mille fois dans les cinq concerts qui vont immédiatement suivre, dans les habituelles « conditions difficiles », puisque nous tournons autant que possible en groupe et que les groupes, ça n’existe plus, comme les lieux pour les recevoir.
Comme on le dit (souvent) : « on part là-dessus. »
*
Une insomnie n’a pas manqué de pointer le bout de son nez au milieu de tout ça, le système nerveux emporté par l’état de concentration et les nombreuses stimulations. Résigné, j’ai attendu le sommeil refusé avec la nouvelle « Le Père Serge » de Tolstoï, sans bien me souvenir si je l’avais déjà lue ou pas jusqu’aux dernières pages familières. La nouvelle tient fermement le miroir de l’ego spirituel, qu’il s’agit bien de contempler pour pouvoir le reconnaître. Souvent, les insomnies prennent aussi leur part dans la circoncision de cette manifestation-là de l’ego. Et puis, je sais qu’avec l’étape juste franchie en thérapie, une bonne étape avec des cols hors catégorie, du ménage et du rangement, les plaies si elles ne sont plus à vif demeurent ce qu’elles sont, des tristesses et des traumas qu’il a fallu visiter pour enfin les accueillir dignement – et les rendre moins capables de m’activer sans crier gare. Au compte de cette liberté-là, une insomnie est peu cher payée.
J’en parlerai mieux un jour où j’aurai plus de temps. Si j’ai tant tardé à entamer ce travail de façon formelle, c’est aussi en l’absence de personnes auxquelles m’identifier et qui pouvaient témoigner de sa nécessité.
Entre une résidence dans ma ville natale et cinq concerts enchaînés, une difficulté consiste à maintenir la possibilité d’une chambre à soi où lire, faire et ne pas faire, écrire cette lettre et de nombreuses autres plus privées – ne pas se perdre, prendre soin de soi pour mieux perdre une idée du soi.
Puis, le lendemain matin, on lâche tout, on part courir avec les oiseaux. On sera en retard de cinq minutes à la résidence, et ce ne sera pas bien grave.
Clément
PS : Choses lues, vues, entendues
Olivier nous a proposé parmi de nouvelles chansons l’excellente « Heathen », occasion de se remettre dans les oreilles l’album du même titre par David Bowie avec Tony Visconti à la production, un disque poncé à sa sortie, poncé des années plus tard, et toujours inusable, semble-t-il. Rien que le titre « Slip Away », meilleure publicité mondiale pour le Stylophone, classe le disque dans le top 5 des années 2000 comme dans celui de Bowie.
Une amie autrice en itinérance dans les Balkans m’a écrit de beaux messages, où elle raconte notamment qu’elle lit Guerre et paix en ce moment, ce qui m’a sans doute fait prendre ce petit volume de nouvelles de Tolstoï pour la route. Guerre et paix, dont je dois il y a une dizaine d’années la lecture à une personne très avisée, m’a guéri absolument de la croyance en l’homme providentiel, comme d’ailleurs de la croyance en le grand homme. Se sont effondrés dans la foulée le grand écrivain, le grand artiste, et le génie sous toutes ses formes, châteaux de cartes.
La même inéluctable perspective coule au long des pages des Yeux de la momie, le recueil des chroniques cinéma de Jean-Patrick Manchette écrites pour Charlie au tournant des années 1980, reparu il y a une paire d’années aux éditions Wombat. Chic à tous les étages, jusqu’à la préface de la première édition (chez Rivages) par Gébé. « Seul un gauchiste ou une bête peut vivre de pommes de terre. Seul un Godard peut croire qu’il n’y a pas d’Esprit dans le cinéma (…). » Anarchie vaincra.
PPS :
Vieux poème déterré au hasard de 2017, année marseillaise propice aux tas de mots. Ambiance dark night of the soul, on ne tire aucune carte au hasard, seule la lecture en est hasardeuse.
Comment croire que l’on puisse être une personne quand on se relit à tant d’années d’écart ? Seul est ce qui tremble un instant, et n’est qu’un instant.
Je suis
Cette ville
Pleine de fenêtres
De rues
D’incertitudes
Je suis
Ici
Le seul à courir
Dans ces rues
Dans ces fenêtres
D’incertitudes
Je suis
Le seul fini
Le seul ténébreux
Veuf
Inconsolé
À la tour abolie
Je suis
Un être éperdu
Qui laisse mourir dans les pleurs
Le verbe aimer
Je suis
Cette ville
Si seule
Ces fenêtres trop hautes
Quand je les vois
Va comprendre
Ce que je suis
Sinon des vagues
Le ressac
Éternel
De cette âme qui s’agite
Je suis
Un résidu
Un fond de
Substance avortée
Je suis
Tremblant
D’hier et pour demain
Un merdier d’âme
Je suis
La mer ou la ville
Les vagues et les fenêtres
Qui me dévorent des yeux
Je suis
Tout ça
Surtout quand je ne suis rien.
[1] Observer depuis la fenêtre de son domicile, avec une discrétion relative, les activités des voisin·es. « Il passe ses journées à bouiner. »



Bon anniversaire !
On utilise bouiner plutôt en synonyme de scroller nous : « Je bouine = Je traine sur les RS ». Je préfère regarder par la fenêtre en fait…