Loin des phares
Retour de Rome, et le travail alimentaire réclame sa part.
L’œil scrute des milliers de mots, des centaines de pages heure après heure, sur papier ou sur écran. Entre ces heures, en cas de pic d’intensité, j’ai un refuge : lire des bandes dessinées, beaucoup, de genres divers, pour la pause, un yoga des yeux qui redécouvrent leur souplesse, parcourent phylactères, cadres et cadrages, mouvements et stations, profondeurs et aplats, et surtout des écritures autres, que je ne corrige jamais.
C’est la carotte de la fin de journée à la médiathèque : piocher, creuser, remplir le sac avant de partir, en évitant seulement le ringard historico-dystopique, les couves male-gaze, les Manara collés, la SF à clichés, gros vaisseaux et gros flingues, les comics vraiment trop de droite et les trucs de bagnole ou d’avion. Tout le reste y passe, feuilleté, contemplé ou compulsé. Dont je ne parle presque pas ici, pour des raisons à démêler : peut-être une pincée de syndrome de l’imposteur, une louche de timidité, une qualité inégale, un sentiment de consommation qui aplatit la perspective. Pourtant, ça tremble fort, parfois.
Avec la troupe d’éléphants pue-de-la-trompe incrustés dans les pièces de nos vies, les lectures semblent peser plus lourds, alors que je tiens de source sûre que les éléphants ne savent pas lire.
Il y a quelques semaines, j’ai repris le volume The Essential Dykes To Watch Out For d’Alison Bechdel[1] afin de décoller des informations et du scroll. Pour Bechdel, on n’a pas besoin de passer par la médiathèque : on a tout à la maison. Les planches de la série, écrites et publiées sur vingt-cinq ans, voient leurs personnages vivre et vieillir – ça va ensemble – un roman de caractères et de mœurs imaginé en temps réel, en temps long, un travail d’une ampleur époustouflante, émouvant et drôle, politique.
Et je voulais retrouver ces vies si réelles, si intimes, ce soap du réel. Je voulais aussi relire en fiction le concret de l’agentivité, alors que Trouble dans le genre de Judith Butler s’est bien installé en dernière lecture du soir[2].
Je ne voulais pas pourtant retrouver ce qui a surgi du récit, ce miroir oublié : le désastre de la présidence de George W. Bush, toutes les causes et conséquences infinies de cette présidence et des forces qu’elle disait, les guerres du pétrole, les guerres pour la guerre, les muscles pour le muscle, ce que l’on sait, ce présent toujours déjà là.
Subitement, les personnages ont disparu dans un vertige glaçant.
Un lapin pris dans les phares d’une Tesla.
Puis je me suis revu désespéré à l’orée des années 2000 avec les héro·ïnes de DTWOF désespéré·es à l’orée des années 2000, tout l’impossible et l’imprévisible advenu depuis, tout le redouté advenu depuis, et tout le redouté non advenu depuis, et je me suis pincé. Certaines choses ont lieu et d’autres non, dont l’inespéré, dont l’inimaginable. Ça m’a rendu quelques bouffées d’air.
Dans cette période de DTWOF, une protagoniste réplique à propos d’un théâtre de guerre en cours, une situation inextricable, dans l’un de ces débats bechdeliens typiques : « Tu voudrais peut-être envoyer une escouade de quakers ? »
J’ai bien ri, comme quatre fois par page.
Et je crois pourtant, profondément, que si l’on avait assez de quakers sous la main, il faudrait en envoyer des escouades dans les zones de guerre. Et dans les zones de non-guerre, afin de prévenir leur déclenchement. Je crois aussi que si l’on avait assez de quakers sous la main, il y aurait moins de raisons d’envoyer des escouades de quakers, parce qu’il y aurait moins de guerres, de façon mathématique.
Comme il y aurait moins de guerre s’il y avait moins de chasse. Question de paysage mental et d’usage du monde.
Je crois profondément que les quakers ne sont pas assez nombreu·ses.
Je crois profondément, depuis que la curiosité m’a fait lire à leur sujet, puis lire leurs témoignages, que les quakers gagnent à être connu·es. Il y a une maison quaker à quelques dizaines de minutes de chez nous, à Congénies, qui tient une réunion de recueillement tous les dimanches. Le culte quaker consiste à s’asseoir ensemble en silence, environ une heure. Rien d’autre. Parfois, quelques mots improvisés témoignent de ce silence, de sa transcendance. Parfois, personne ne parle.
S’asseoir à plusieurs en silence : sympathie immédiate de ma part.
Je relis souvent leurs témoignages, qui s’intègrent à ma pratique du zen et la nourrissent sans bricolage, chausse-pied ou raccourci new-ageux. Je le sens durant l’assise du matin, dans ces périodes de relecture : il y a de l’air, il y a de l’eau, il n’y a pas de mur, il n’y a pas de peau. Et je conçois régulièrement d’aller à Congénies un de ces dimanches, et depuis le temps que je le conçois, je ne le fais jamais. Je vois bien que ce n’est pas le moment, et que je verrai le moment, ou pas. Et que, en cela comme de plein d’autres façons aperçues et inaperçues, cette présence est déjà libératrice.
De retour de Rome, nous avons reçu les photos de la partie américaine de notre mariage, qui nous consolent d’avoir écrit des cartes postales de remerciement en Italie, mais d’avoir attendu d’être en France pour les envoyer. A priori, personne ne devrait nous en vouloir.
De retour de Rome, nous sommes reparti·es en week-end sur le Larzac rendre visite à notre filleule et à ses parents. Risotto au citron en attendant les asperges, arancini le lendemain avec le surplus volontaire de risotto, le plateau et ses champs de caillou, le potager imaginatif dont la vie reprend une forme visible, la transition subite de l’âge du « c’est quoi » à l’âge du « pourquoi ».
Rome n’est pas quaker de façon ostensible, entre le baroque et les processions. Pourtant, on s’assied en silence très bien dès que tournent les rues de la ville.
Clément
PS : Choses lues, vues, entendues
On a enfin vu The Holdovers d’Alexander Payne, en VF Winter Break (oui…), aux grandes qualités qui laissent avec des regrets. Les personnages sont tous assez écrits et pleinement joués, les seconds rôles comme les trois protagonistes, c’est filmé sans se la raconter, la musique performe gentiment et offre Labi Siffre. Mais le professeur et le lycéen tentent une rédemption bavarde et suivie dans le détail en deuxième partie de film, quand la cuisinière no-bullshit , jusque là épargnée par les lieux communs, est rendue littéralement inaudible alors qu’elle s’assied avec sa sœur : tandis qu’elles se mettent à parler, le son de leurs voix disparaît en quelques secondes, remplacé par de la musique, ou par le son par anticipation de la scène suivant, je ne me souviens plus. C’est un effet de style glaçant alors que le reste du film semble ne pas vouloir l’être, et qui l’éclaire d’une façon désagréable : il s’agit d’une femme noire prolétaire dont la voix est coupée, avant qu’elle ne disparaisse complètement du récit pour une vingtaine de minutes. Par ailleurs, l’étude des dynamiques de ressentiment des deux protagonistes masculins est menée avec ambition, selon un arc prévisible mais cohérent : le professeur devenu un tourmenteur par peur de demeurer une victime, avant d’enfin oser s’échapper, et le lycéen en juge implacable qui ne parvient pas à cesser de se juger lui-même sont des figures intelligibles et concrètes des dégâts du bullying systémique. On rit aussi souvent, on serre le cœur quand les cœurs sont lourds, Payne connaît son affaire, mais s’intéresse plus à l’un de ses sujets : en demeure ce je-ne-sais-quoi de malaise qui ne peut en faire un film chéri.
On a ensuite vu Good Grief de Dan Levy, son film sur le deuil pour nous accompagner dans le deuil de la fin du visionnage (pourtant étiré autant que possible) de sa sitcom Schitt’s Creek. Levy sait faire rire, il sait un peu moins filmer, mais surtout, il choisit et assume ses sujets, et dans son film comme dans sa sitcom, le queer des personnages n’en est pas un. Ce qui est formidable, reposant, libérateur, normal. Ici, on parle de deuil, d’addiction, de ce que sont le réel et la vérité. Limite : il faut supporter de regarder une bourgeoisie sans conscience de classe (pléonasme), drôle dans Schitt’s Creek, absolument pas questionnée ici, donc cringe à intervalles réguliers. Chouette point : l’inévitable relation sentimentale, qui permet au protagoniste endeuillé d’avancer, évite de perdurer. J’ai identifié depuis quelques temps l’une des relations les plus importantes de ma vie, qui a eu un impact profond, long et lent. Elle n’a duré qu’une paire de semaines dans une période qui en voyait d’autres, avec une personne que je n’ai jamais envisagée comme une partenaire durable. Pourtant, sa présence et l’événement de sa rencontre m’accompagnent, m’ont fait avancer et partant, continuent de le faire de façon cinétique. La mémoire s’agite tandis que j’écris et brandit sans crier gare Avec mon meilleur souvenir, le seul ouvrage de Françoise Sagan que j’aie lu, sans en garder beaucoup de souvenirs d’ailleurs, mais le titre demeure, approprié. Cheesy but chic.
J’ai lu Intérieur nuit de Nicolas Demorand, un livre courageux dont le lancement peut agacer plus d’une minute si on mène une vie vraiment ennuyeuse. Je l’ai lu parce que je sais que ma mère va le lire, parce que la bipolarité touche l’un de ses proches, et que nous pourrons ainsi en parler ensemble. Le jour de l’annonce de la sortie du livre, j’ai eu sous les yeux un post peu inspiré sur le réseau social des vieux par quelqu’un qui s’attaquait au livre (sans connaître son contenu donc), à big pharma, à l’américanisation de la psychologie clinique et à l’antipsychanalyse, ainsi qu’aux faux diagnostics et aux fausses maladies, etc. avec de bonnes louches de c’était-mieux-avant et de xénophobie. Quelqu’un à peu près de gauche, pourtant. Une personne a pris la peine de signaler que c’était peut-être excessif, que dans son expérience intime la bipolarité était une maladie pénible, dont la prise en charge ne pouvait être bricolée. Exactement ce que Demorand s’expose à dire. Elle a eu droit à un retour collectif de mansplaining aberrant[3]. La prise de parole de Demorand est en ce sens active et révélatrice. Que son livre soit ou non un grand livre n’est pas la question : il est nécessaire, comme le tome final de L’Arabe du futur où Riad Sattouf évoque sa thérapie salvatrice avec une psychanalyste.
Entre les gouttes, j’ai écouté le récent Live in Pioneertown & Santa Fe de Daniel Rossen. Les paroles ne me bouleversent pas encore, pas eu le temps, et peut-être ne le feront-elles jamais, pourtant les chansons tiennent, engagée à plein cœur, et nourrissent une nostalgie moins exotique que de coutume pour Santa Fe et le Nouveau-Mexique. Un jour peut-être, nous reverrons la maison de Georgia O’Keeffe, et ce sera un peu la maison.
[1] Les éditions Même pas mal publient la traduction des Gouines à suivre. À lire absolument, VF ou VO.
[2] Une bande dessinée lue trop tard dans la soirée, encore plus au lit, m’empêche autant de dormir que l’écran. Trop de yoga doit nuire au sommeil.
[3] Rebecca Solnit, Ces hommes qui m’expliquent la vie, 8,40 euros bien investis.



C’est drôle, moi aussi, Avec mon meilleur souvenir, c’est le seul Sagan que j’ai lu.