Grenouilles et rock
Combien de fois par semaine s’entend-on demander : « Et tu fais quoi dans la vie ? »
J’imagine que cela dépend des vies, et des semaines.
Ma réponse, résumée : je lis et je lis et je lis les textes des autres. Ma deuxième réponse, qui vient parfois en premier, selon les circonstances : je joue et je joue et je joue les chansons des autres.
La semaine dernière, a priori casanière car consacrée à de la correction, la question m’a été posée deux fois : un retraité enseignant d’art martial, qui me faisait visiter le futur local de notre dojo[1], et un pompier étudiant, qui s’entraîne au badminton les mêmes soirs que nous et que je croise souvent à la salle d’étude de la médiathèque.
Cette semaine, j’ai fait du Blablacar aller et retour pour donner un concert, et je m’attendais à la question, l’un des habituels brise-glaces du covoiturage quand il s’agit de cohabiter près de cinq heures dans un habitacle avec des inconnu·es. D’autant plus avec une basse, un sac à pédales et une guitare à caser dans le coffre : ça pique souvent la curiosité.
Et, à l’aller, rien.
Très bien, on aime son covoiturage un peu calme le vendredi soir.
Enfin, très bien : on a passé près de cinq heures sur la banquise. Un bonjour de la part du conducteur, pas de bonjour de la part de sa compagne, qui a lu la deuxième moitié de Sa majesté des mouches tandis que jouait une playlist de tubes de danse, en majorité inconnus. Elle a fini sa lecture et a commenté : « C’est assez bizarre. Je ne vois pas pas trop pourquoi il a écrit ça. » Puis elle a mangé un Tupperware rempli de poulet aux légumes avant de lire sur son téléphone à propos du livre, puis d’autres choses entre deux remarques tendues adressées à son compagnon, ponctuées de gestes tendres à peine appuyés, une combinaison curieuse. J’ai perdu le fil, me suis habitué à la playlist, habitué aussi à ma propre absence, j’ai sorti du travail, un ouvrage de littérature un peu trop ostensible pour moi, et j’ai pu m’avancer pour la semaine suivante.
*
Ma mère s’est mise à acheter Télérama de temps en temps. Ça me fait plaisir de la voir habiter une relation à la culture qui lui soit propre – personne d’autre ne lit cette revue dans son entourage – et qui évolue, qu’elle ait ses propres gestes, ses actes, ses goûts et ses avis, le syndrome de l’imposteur en pause. Le temps passé chez elle, on a parlé de Rome, de beauté, et de voyages pas très organisés. Mes parents étaient des transfuges de classe sociale et donc culturelle, une situation que mon père a vécu plus facilement aussi parce qu’il était un homme, même si beaucoup de ses velléités transpiraient son état. Je connais cet espace.
Dans le dernier Télérama, il y a ce classement des vingt-cinq meilleurs ouvrages de littérature du XXIe siècle. Outre l’incontestable 2666 de Roberto Bolaño en première place, on y rencontre parmi d’autres phares parfois musculeux Les Années d’Annie Ernaux, livre pas musculeux pour un sou et qui ne me dit pas moi, mais dit ma famille, où j’ai grandi, ce dont j’ai hérité, ce déplacement et la conscience de ce déplacement. Pas tout à fait une conscience de classe, pas une appartenance, mais une lande d’incertitudes. Ce quelque chose qui fait que je me crispe quand je vois des héritier·es porter des bleus de travail comme des accessoires de mode, sans perception de la violence de l’appropriation. Ce quelque chose qui me conduit vers la littérature non ostensible, la littérature sans muscles et sans galons, sans sport, la littérature déshabillée, sans luxe de l’expérimentation (ou seulement sa part joyeuse), la littérature nécessaire, la littérature d’organes.
Mais je déborde.
Dans le classement, il n’y a évidemment pas Sa majesté des mouches. Pourtant, d’avoir rencontré de nouveau le souvenir de ce roman, je retrouve beaucoup sur notre cauchemar en cours et la violence, beaucoup plus que dans nombre de tentatives contemporaines, et sans doute plus que ce que Golding a voulu y mettre.
Heureusement qu’il y a des covoiturages angoissants pour nous rendre des livres.
*
On a joué à Olliergues, à une heure de Clermont-Ferrand, après avoir beaucoup ri avec mes camarades à l’écoute d’un disque récent et calamiteux[2]. Les anges n’existent pas, et ils ne se répandent pas sur internet : ce ne serait pas charitable.
Lors du concert, la magie s’est manifestée à des moments inhabituels : le set était plus court, plus ramassé, on retrouvait le format trio, et tout change tout le temps, de toute façon. Il y avait l’écoute, une asso formidable de plus qui tente de provoquer des choses, et de la présence.
On était contents d’ouvrir pour O’Brien, le groupe de Clément Peyronnet. Comme l’a dit Olivier après deux chansons : ça donnerait presque envie de jouer de la guitare comme lui, ça a l’air de le rendre tellement heureux. Le premier quart d’heure Yardbirds a glissé vers une sauce parfois prog, parfois twist-motorik à base chansons, et a ravivé cette sensation vieille de près de vingt ans, depuis les premières fois que j’ai aimé sa musique : on veut l’écouter parce que l’on est en mouvement avec lui, en compagnie, instant par instant, et que l’on goûte grâce à lui à de la liberté.
J’ignore comment il vit le fait de se voir rappelé, comme ce soir et comme, j’en ai peur, assez souvent, à des anecdotes et autres faits d’armes de l’histoire de la musique clermontoise largement périmés. J’imagine que le cuir se tanne, et qu’il vit loin de ça autant que possible. Je n’ai pas voulu lui demander, je ne voulais pas encore parler de ça. C’est sans doute plus mon histoire que la sienne, cette perception.
Et puis, quelqu’un qui dit en l’espace de dix minutes « glauquounet » pour décrire l’un de ses morceaux au public et « chiasseux » pour nous préciser son état d’esprit passager mérite les plus grands égards.
Le lendemain, avec mes neveux et ma famille, nous sommes allé·es voir les grenouilles et jouer au foot.
Au covoiturage de retour, rencontre de deux formidables moulins à paroles pour le dimanche soir. Ça m’apprendra à observer, à remarquer. Ça m’apprendra que ce n’est pas grave. Sur la longueur, les paravents de nos lieux communs laissaient passer quelques rayons de lumière.
On a réussi à établir la connivence qui permet d’interrompre les conversations à potentiel politique, et je me suis éteint peu à peu sur la banquette, ravi par « J’ai demandé à la lune », l’une des vingt-cinq plus grandes chansons de ces vingt-cinq dernières années. Au bas mot.
Clément
PS : Choses lues, vues, entendues
Celebrity Skin de Hole, pour écrire cette lettre, et pour rêver de nouveau aux groupes. Une certaine idée de la perfection, déniée aux chansons de Courtney Love et à ce parfait disque, accordée dans l’histoire la plus répandue de cette période seulement aux Strokes, trois ans plus tard. Je ne suis jamais parvenu à dépasser le sentiment de me faire refourguer un produit par des héritiers portant des Converse comme ils auraient porté des bleus de travail : Casablancas qui râle sur les « flics » de New York, ça semble grotesque et indécent, de l’antipoésie. Et je ne sais pas pourquoi je rencontre maintenant, de nouveau, mon ressentiment, tout en écoutant un autre groupe. Peut-être parce que nos jours sont bercés par les mythologies héritières de façon décomplexée. À l’époque, je n’écoutais pas beaucoup Hole, pris dans un faisceau de biais largement sexistes, que le toc des Strokes n’a guère éclairés ni contredits ; en revanche, ledit toc a rendu toute une génération d’artistes caducs en imposant une esthétique univoque. Certaines chansons durent plus que d’autres : celles de Love parlent de sa vie, de ses fantasmes, de ses rêves pop, et ainsi de la vie de chacun·e. Personne n’essaie de « faire peuple ».
À propos de « faire peuple[3] », nous avons regardé De rockstar à tueur : le cas Cantat par Zoé de Bussiere, Karine Dusfour, Anne-Sophie Jahn et Nicolas Lartigue. Les dispositifs de montage et de reconstitution sont pénibles, mais toujours moins que le réel, le rappel des faits, le rappel des discours et des justifications odieuses. Les deux auditions de Bertrand Cantat après le meurtre de Marie Trintignant sont irregardables et à regarder absolument : il ment, change de versions, ne s’excuse jamais, se plaint, se pose en victime, avec un référentiel de bonhomme. Courage : le visionnage est nécessaire, mais éprouvant.
Plus léger : si le dernier album de Heimat n’a pas encore trouvé sa place malgré une pochette sublime d’Anouk Ricart, je suis retombé dans le premier, à la pochette pas moins sublime, et à retourner le cerveau jusqu’à ce souvenir précieux : la découverte de ces chansons en live, à Brest, dans le premier local minuscule de Badseeds Recordshop, le meilleur magasin de disques du monde. Imaginez Armelle O. entonner « Wieder Ja ! » à deux mètres de vous sur l’instru à un volume insoutenable d’Olivier Demeaux : un rendez-vous avec le rock parfaitement honoré.
Un autre disque fait son nid, L’Éternel Retour par le Québécois Barrdo, une pop d’aventures et de chansons, qui vit sa liberté au lieu de la rêver, de minimaliste à maximaliste, son ampleur donne à respirer le grand air. C’est finement écrit mais ça ne se regarde pas trop écrire, c’est très bien joué et c’est très bien tout court, ça ne parle que du cœur : la vie normale.
En lecture, pas grand-chose hors travail sinon rouvrir Jacques Brosse et son Satori, journal de ses années de pratique avec Taisen Deshimaru, le principal introducteur du zen en France. Jacques Brosse est une personnalité fascinante : écrivain, naturaliste, philosophe, éditeur et « chercheur », comme on dit en anglais, animaliste avant la lettre, passeur non dépourvu d’humour, y compris dans ce livre qui nourrit en profondeur. Plusieurs de ses livres, dont le riche album L’Univers du zen, sont des classiques de la littérature francophone spirituelle. Les écueils ne sont pas tus, la sincérité parle de cœur à cœur, et on a mal aux genoux avec lui, mais pas que.
Rouvrir aussi La Pesanteur et la Grâce de Simone Weil, des textes issus de ses cahiers et publiés après sa mort, qui relèvent de la part mystique de son œuvre. Je ne connais pas bien son œuvre philosophico-politique, mais je ne connais pas beaucoup de livres plus beaux que La Pesanteur et la Grâce. L’accueil et l’ouverture y sont tout.
Il y a une boîte à livres dans la galerie commerciale du Carrefour de la route d’Arles. Si j’ai résisté à la tentation de repartir avec le roman-photo consacré aux aventures en noir et blanc de Tak-Tak le teckel (tout en rêvant secrètement de le retrouver lors d’un prochain passage), j’ai rencontré le Dino Buzzati tardif des Nuits difficiles, qui pour l’instant ne m’inspire pas plus que cela. Ses nouvelles ont pour elles d’être remarquablement courtes, mais dans le cumul tournent un peu en rond, peut-être que cela va s’ouvrir.
Pour la distraction, la première saison de Running Point était à sa place, de la distraction non existentielle. Les personnages sont inégalement écrits, comme les gags, mais quand on rit on rit très fort. Nourrit d’une façon surtout musicale le Los Angeles calling, et donne envie de revoir Love, autre appel vers Los Angeles, autre série autrement ambitieuse, qui tient la longueur de nos souvenirs comme elle nous a tenu·es du premier au dernier épisode. Elle saura bien attendre cet automne.
[1] On doit déménager, une opération qui en complexité oscille entre le lancement de Saturn 5 et la préparation d’un plat de nouilles trop cuites.
[2] Un disque qui signe esthétiquement le passage de Michel Delpech à Michel Sardou, pour citer un camarade.
[3] Ce qui m’a rendu Noir Désir insupportable dès l’adolescence : la condescendance.


C'est très joli, "les paravents de nos lieux communs laissaient passer quelques rayons de lumière."