Des miettes
On en fera des miettes qui resteront le temps que le vent les disperse, que les animaux les mangent, des oiseaux, des rongeurs, des oubliés de la biomasse. On laissera les particules se disperser, tomber ou non entre des dents ou des mandibules, des sucs pour des digestions, des assimilations, devenir des nourritures ou des poussières infinitésimales, devenir des êtres et d’autres êtres. On veillera à ne pas décider de leur destination. On veillera à savoir que l’on ne décide pas de grand-chose.
C’est ainsi, c’est le sens de la veille de miettes qui sont là, qui restent jusqu’à ce qu’elles ne restent pas.
Veiller à : laisser.
La salle d’études de la médiathèque est pleine cet après-midi : le samedi, la saison des concours en approche, les prépas engloutissent les exercices. L’un d’eux s’est mis subitement à saigner du nez et l’étudiante en médecine à ma gauche lui a tendu un paquet de mouchoirs en papier. L’étudiant en médecine à ma droite, qui est là presque tous les jours ces derniers temps, dort assis, la tête et les bras effondrés sur le bureau, une vingtaine de minutes, avant de rouvrir l’écran de son ordinateur et de reprendre la litanie d’exercices et de cours, « l’imagerie du genou ligamentaire ».
L’étudiante en médecine à ma gauche mène une recherche images de planches anatomiques du cœur. La bibliothécaire a des airs de Laura Veirs.
Face à moi, l’étudiante en prépa a décoré son iPad avec des stickers de dessins d’animaux mignons. Je vois celui de la pieuvre, je vois celui de la vache, et je me demande si elle en mange entre ses exercices, et si ses camarades en mangent aussi. La vache porte une cloche autour du cou, elle est couchée, elle sourit.
J’ignore au bout de combien de dessins de vaches qui sourient ai-je senti que je n’allais plus manger la chair d’un animal, même tout sourire.
Transition habile.
Phil Elverum laissait des miettes (breadcrumbs) de bouddhisme traîner dans la musique de Mount Eerie depuis des décennies, comme il le raconte dans cette interview, des miettes de zen qu’il a aussi accepté de laisser être dans sa propre vie, avec sa récente pratique quotidienne de zazen – la méditation. Des échos encore plus explicites passent dans son dernier album en date, Night Palace. Quatre-vingt minutes qui ne s’avalent pas d’une traite, qui ne s’avalent pas d’ailleurs mais se traversent, se rejoignent, adviennent. Il s’agit d’une musique peu faite pour la consommation[1].
« Days passed in a quiet demolition. »
L’éthique d’Elverum inspire de longue date, un activiste sobre.
Je ne sais que faire des miettes.
Parfois ça paraît simple, je les dispose au cours du repas selon un schéma sur la table, elles se trouvent organisées pour une minute avant que je les ramasse et les jette dans l’ignorance d’une destinée, sans voir mieux que l’oubli éventuel d’une poubelle. Ou je les offre, paquet-cadeau, cérémonie, entrée de blog ou de journal, post ou story, café en terrasse, enseignement au dojo, messagerie, blabla en voiture, en concert, et toute l’intention qui s’accroche – j’essaie de la laisser passer – d’autres miettes sans plus ni moins de valeur – souvent le goût de l’intention persiste plus que la physicalité de ces miettes.
Dans la salle d’études, des personnes en majorité plus jeunes, à part le chartiste qui a remplacé Laura Veirs, interagissent de façon consciente ou non, laissent des traces d’intentions, des traces visibles ou non, sonores ou non, dont la durée dépasse l’imagination – je le sais, je me souviens de tant de choses reçues de tant de personnes qui n’en ont aucun souvenir, et je découvre tant de choses reçues et qui sont toujours là, et dont je ne me souviens pas – dont je n’ai jamais eu conscience.
*
Quand j’ai arrêté de manger la chair des animaux, je n’arrivais pas à penser à un acte plus simple, plus évident, plus facile de ma vie – plus libérateur. Ce qui était difficile, c’était d’en manger et de chercher à le justifier. Comme si ce que j’avais su depuis longtemps, j’acceptais enfin de le savoir.
Peu de semaines après, un souvenir est remonté, une trace indélébile mais couverte de couches et de couches de vêtements : la visite fortuite, adolescent, d’une batterie d’élevage de poulets. Je ne sais plus si c’était avant ou après avoir visité le camp de Dachau. Je ne sais plus combien de temps ça a duré, je sais que les adultes ont trouvé ça aussi pénible que moi, l’odeur de mort, le bruit de mort, des êtres impossibles à regarder. À l’époque, il n’y avait rien à cacher. La personne propriétaire montrait son équipement sans méfiance. Sans conscience.
Ce n’était pas une miette, mais un rocher. Pourtant, il s’était caché sous le tapis du déni et de la dissociation des dizaines d’années.
Il me devient de plus en plus difficile de faire comme si l’exemple seul d’« une vie normale malgré la non-ingestion de chair animale », une vie éthique, constitue une action suffisante de ma part. Il me devient de plus en plus difficile de ne pas dire le scandale, d’écouter avec le sourire la énième version du bingo des objections carnistes, d’entendre « carences » et « radical » et de laisser dire le plus gros pour pouvoir seulement espérer modifier l’image des personnes qui ne mangent pas la chair des animaux.
Je n’y arrive plus. Dans l’écriture de ce journal comme dans les conversations, ça me saute aux yeux : j’emploie des détours et me censure, j’incline la pente de mes observations vers des chemins consensuels parce que j’ai intériorisé, avant et après avoir cessé la consommation de la chair des animaux, l’idée qu’assumer cette position éthique était une agression, une intolérance. Ce qui est faux.
Il suffit de demander à une personne végéta*ienne ce qu’elle est capable d’endurer dans son quotidien de propos et de comportements agressifs, intolérants, au lieu des deux mots qui suffiraient : « Je comprends[2]. »
L’an passé, la dernière fois que je n’ai pas réussi à échapper à un procès sur ce sujet par une amie pourtant chère, que j’ai donc été sermonné sans être considéré de retour, j’ai pris trois jours plus tard ma première carte au parti animaliste. Trois jours de sidération et de tristesse, trois jours pour reconnaître ce qui avait eu lieu. J’ai renouvelé cette carte hier en pensant un peu aux Verts, en pensant que la liaison n’est pas impossible, qu’elle est nécessaire – parfois je lis atterré les tracts de la Confédération paysanne sur la viande, alors que nous allons aux mêmes manifs, et que nous ne ferons rien les un·es sans les autres, que nos liens sont nécessaires.
*
Plus j’étudie les ressorts de la guerre faite aux animaux non humains par les animaux humains[3], plus je constate que les ressorts de cette guerre sont les ressorts généraux de la violence et de la coercition, et qu’il sera difficile de faire l’économie de cette compréhension.
Je me souviens il y a une douzaine d’années de cet ami, tandis que nous venions de croiser un autre ami sensible à la lutte pour les droits des personnes trans, me confier qu’il lui semblait qu’il y avait des « choses plus urgentes ». Avant qu’il ne l’énonce, j’étais inconsciemment dans le même lieu. Le simple fait de l’entendre avait suffit à opérer un retournement, à éclairer ce lieu, à en faire tomber les murs. Tout était également urgent, chaque souffrance était une souffrance, à prendre en compte. Ce combat était combat. Un groupe de personnes, quel que soit sa taille, couple, groupe d’ami·es, population mondiale, s’évalue uniquement par le soin et la protection qu’il procure à ses membres les plus exposé·es à la souffrance. Je prendrai un jour le temps de le remercier de vive voix pour cette compréhension qu’il m’a donné malgré lui – il a bougé aussi, depuis, comme nous toustes.
On se fait un peu plus confiance. On n’a pas le choix.
On en fera des métaphores et des miettes, à défaut de mieux.
Clément
PS : Choses lues, vues, entendues :
Deux bandes dessinées jumelles, Un tournage en enfer. Au cœur d’Apocalypse Now de Florent Silloray et Les Guerres de Lucas de Laurent Hopman et Renaud Roche. L’un de ces deux-là doit être un contributeur Wikipédia, vu la page disproportionnée consacrée à leur ouvrage. Je n’ai pas revu Apocalypse Now depuis une éternité, mais c’est un film du genre qui m’attire de moins en moins, aux exploits ostensibles et musculeux, mesurables en performances. Pourtant, revoir Le Parrain même après la scène impeccable dans le Barbie de Greta Gerwig où les Ken kenexpliquent ce qu’est le génie à l’appui de Coppola n’a pas vraiment posé problème. Le film était à sa place, un épisode de l’histoire du cinéma, susceptible de toucher et de trembler un peu le monde. Silloray ne passe pas sous silence l’œuvre collective, malgré sa fascination pour Coppola. Le livre sur George Lucas s’avère plus sympathique, pour une raison que j’ignore. Peut-être son sujet aux habits un peu grands, obstiné malgré des vagues de bullying et ses faiblesses reconnues – l’écriture, la direction, les interactions sociales. Lors d’une pause-déjeuner, j’ai feuilleté l’épais ouvrage consacré à ce je ne sais quel anniversaire de la sortie du premier Alien, et ce qui glace presque autant que le film, c’est la constance avec laquelle Ridley Scott assume tout ce qui le rend antipathique.
Dans la veine documentaire, le malin XTC: This Is Pop par Charlie Thomas et Roger Penny s’est invité dans mon fil YouTube pour une expérience plus mémorable. Si le dispositif en fait parfois des caisses, comme Andy Partridge d’ailleurs, avec des petits trains pour illustrer les épisodes de type changement de line-up parce que Partridge aime les petits trains (…), on parle de musique, on rit beaucoup, on aime toujours autant Partridge en se disant une fois que plus que, décidément, pauvre Colin Moulding, pauvre Dave Gregory, vous n’avez pas dû rire tous les jours et vous avez dû rire tous les jours. À noter, contient la meilleure imitation de Robert Smith entendue cette semaine.
Le pas-nouveau disque de Neil Young Oceanside Countryside a permis la rencontre d’une belle synchronicité, puisque j’ai pris le temps de l’écouter en cuisinant un curry, et d’envoyer un message à l’ami Zacharie pour faire part de mon enthousiasme, qu’il éprouvait également depuis la veille, et une première écoute en cuisinant un curry. Le lieu commun végéta*ien ultime, alors que je mange trois currys par an en raison d’une hostilité conjugale envers ce plat : résignons-nous. Il y a tant de ponts acceptés par l’ami Neil, comme s’il consentait à montrer ce que l’on devinait depuis longtemps, que le disque est déjà devenu un ferme refuge.
À part ça, lire beaucoup de pages sur et autour de la musique, de son enregistrement, des enregistrements des sons émis par les animaux, afin d’en écrire (beaucoup moins) d’autres sur les usages de ces derniers enregistrements au sein de morceaux et d’albums dits pop, ça prend du temps, un temps douloureusement fini plutôt qu’infini, qui fait que je n’ai pas fini d’engloutir des bandes dessinées et de vieux numéros de Keyboards Recording Home-Studio à la pause. Plus bientôt sur ce sujet si j’y parviens. Entretemps, on a un voyage de noces à se mettre sous la dent.
[1] Une sublime porte d’entrée sans les expérimentations sonores, en compagnie de Julie Doiron :
[3] C’est-à-dire les êtres humains, une part du règne animal, cf. Darwin. Lire Joseph Andras, Ainsi nous leur faisons la guerre.


