Courir moins vite
Un petit lâcher de lest.
Je rentre du Jardin de la fontaine après une séance fractionnée standard – en principe – vingt-cinq minutes d’allure au seuil – et constate que le corps est rincé, l’esprit aussi. À une allure pourtant ajustée au fait que je me perçoive et me dise depuis plusieurs semaines « hors de forme », rien ne répond. Le cœur toque et ne descend jamais, ça n’avance pas, les fameuses sensations sont enterrées sous des raideurs. Le prototype de la sortie existentielle, anxieux avant, anxieux pendant, et dramatiquement anxieux ensuite : comment retrouver « l’état de forme » et le niveau de performances du début de l’hiver dernier ? À quoi bon ? Toute joie m’est-elle désormais interdite ?
Depuis des décennies que je cours, je le sais, cet exercice est un miroir, même dans les périodes où on ne court pas. On peut contempler son jugement aussi bien que le flot de sensations et d’affects, instant par instant. On peut s’écouter raconter des montagnes d’histoires, certaines d’ailleurs sont sublimes, parfois sans paroles – comme les dessins de presse – et parfois ça se tait, ça court, ça court bien, et alors souvent ça rigole, on est cette joyeuse vie qui vit et qui court et qui pourrait courir des heures – qui court des heures.
La course alors n’appartient à personne. De fait, elle ne m’appartient pas, jamais, sauf quand j’ai peur de la perdre. Alors seulement l’anxiété s’y exprime, vocalise dans la tête et dans le ventre. Rendu là, plusieurs possibilités : me distraire de cette angoisse dans une autre activité, ou une non-activité, une agitation, ou continuer de courir, lentement, et contempler à quoi cette angoisse s’agrippe. Insister à peine, s’y tenir.
Et ça passe, toujours. Ça peut mettre du temps, des semaines, mais il n’y a qu’une seule façon dans mon expérience : courir tranquillement, être plus ou moins content de l’avoir fait après la sortie (ou marcher si on ne peut pas courir, ou s’asseoir si on ne peut pas marcher), reprendre, rencontrer des repères, des sensations, les habiter. Elles sont ce qu’elles sont. Et les heures de vol font que ça finit toujours par passer, qu’il y a cette petite confiance dans le processus – ça se fera de soi-même, quand le « courir pour » – un objectif, le plaisir, l’image de soi – se sera dissous.
Il ne se dissout, semble-t-il, qu’à la condition de savoir qu’il reviendra, et que ce n’est pas grave, puisque l’on sait qu’il passera de nouveau comme le reste, ad lib.
Après cette sortie fractionnée, je suis rincé donc, et démoralisé, et la machine à blablas tourne, pourquoi, comment, à quoi bon.
Des peurs qui voilent d’autres peurs, d’autres sujets.
Deux journées passent à autre chose, ne passent pas complètement – ça se niche dans la gorge – l’actualité, aussi, et des proches qui souffrent – jusqu’à lâcher le contrôle épais : des pintes de Guinness avec le camarade James le vendredi soir, une sortie pépère le samedi matin, une sortie pépère plus longue le dimanche matin, en réalité rien de pépère mais une montagne de joie malgré l’horizon ou son absence – courir pour rien.
En trois secondes, je ne sais même plus quand, lors de la sortie du samedi, pouf, plus de question, plus de lest, lente légèreté, un paresseux inlassable avance de branche en branche – sauf qu’il court.
Même quand on court en fractionnés, dans un programme, dans une course, on court pour rien. On peut l’oublier, souvent on l’oublie, mais on court pour rien. On croit que les objectifs et classements existent, pourtant ils rouillent aussi vite que nos mémoires, nos réalisations et nos médailles – qui font le même bruit violent que le trousseau de clés dans la poche.
S’en rendre compte n’a pas de prix – puisque ce n’est pour rien.
J’ai beaucoup ri quand récemment Pénélope Bagieu en dix cases a démoli le lieu commun course à pied = addiction. Il n’y a pas d’addiction possible mais de la répétition et de la concentration, et tout ce qui peut aider sur ce chemin – comme des objectifs, même quand on ne perd pas de vue qu’ils ne sont rien. Concentration : l’inverse de la distraction.
Et c’est pour cela, j’imagine, qu’il est si agréable d’y revenir.
Clément
PS : Choses lues, vues, entendues
Autre histoire sans paroles, Flow de Gints Zilbalodis faisait l’objet d’une reprise au vital Sémaphore de Nîmes. Pas la moitié d’un décentrement, pas la moitié d’une merveille, un film dont le héros est un chat, dont les héros sont des animaux. Les éthologues discuteront le miroir, je garderai ce souvenir du ronronnement bouleversant quand il advient enfin, un ronronnement rendu à un chat après avoir servi de sonorisation dans une quantité innombrable de films pour tout et n’importe quoi, sauf la présence du chat qui l’émet. Un ronronnement rendu à un être, à son usage, à son expression, même si cet être est de fiction, ce n’est pas tout à fait rien. Les miaulements qui précèdent déchirent aussi le cœur.
La veille, nous avons vu The Meyerovitz Stories de Noah Baumbach, sorti en 2017, pas un chef-d’œuvre mais fin sur les affres de la masculinité toxique : un sculpteur et enseignant, patriarche irrespirable joué par Dustin Hoffman[1], un fils, Ben Stiller, tâchant de réussir dans les affaires en maternant d’autres artistes, un autre fils, Adam Sandler, musicien devenu homme au foyer, désemparé quand sa fille part pour l’université, une fille, Elizabeth Marvel, objet du désintérêt persistant du reste de la famille, et qui paraît vivre en interstices. Scène centrale : lorsque cette dernière raconte l’agression sexuelle dont elle a été victime des décennies plus tôt, ses frères explosent dans une colère frénétique dont elle est exclue, et dont elle souligne l’inanité, comme une nouvelle manifestation du mépris de son existence. Autour, les acteur·ices jouent, les scènes sont écrites, il y a des chansons de Randy Newman, c’est filmé sans trop d’efforts, et ça peut donner lieu à du bon débrief – autour d’un verre de blanc en l’occurrence. Splendide fusil de Tchekov.
Sur Substack, je lis Erin in the Morning, tenu par Erin Reed, qui partage une veille rigoureuse et sourcée de la guerre en cours menée aux États-Unis par les forces fascistes contre les personnes trans et plus largement queer. Vivement recommandé pour sortir de l’abstraction.
Dans un registre plus éditorial, les interventions de Jean-Yves Pranchère sur Facebook, sous l’alias « Pierre Boyer », éclairent un peu si elles ne consolent pas. Il ne s’agit pas de s’accorder en tout, mais de lire du sérieux.
Lu aussi dans Libération un entretien passionnant avec Manon Garcia, qui publie un ouvrage sur le procès de l’affaire Pélicot, Vivre avec les hommes, qui va rejoindre la PAL – son précédent La Conversation des sexes. Philosophie du consentement est un livre important. En ressortent les limites du judiciaire face à l’ampleur du problème de la culture du viol, de sa banalité, et le poids supplémentaire que l’on fait peser sur les victimes en limitant la définition du viol au non-consentement. On pense, et elle avec nous, au décisif Eichmann à Jérusalem de Hannah Arendt.
Je n’ai jamais lu l’ouvrage sur saint Augustin qui a inauguré l’œuvre de cette dernière, mais on aperçoit l’exigence initiale, féconde, qui a permis de rendre sa perspective sur l’acharnement totalitaire si pénétrante – là encore, ne pas s’accorder en tout, mais lire du sérieux. Et envisager à quel point la peur de l’intimité pousse à vouloir rendre l’intimité impossible – l’intimité comme confiance, comme laisser-être, comme non-agression, comme ouverture – comme présence.
Une qui a potassé toutes les voies de la libération, y compris théologiques, c’est Ezra Furman, et son nouveau « Grand Mal » éclate de classe comme toujours, ici en mode contenu. Vivement l’album.
Enfin, si vraiment la journée est trop dure, il y a ce live de Juana Molina, rencontré au hasard d’une recherche sur des chants d’oiseaux. Les biais, elle leur met des béquilles, les désosse, et boit du calva dans leurs crânes. Quand je serai grand·e je serai elle, ou Diego Lopez de Arcaute son batteur, ou n’importe qui dans la salle quand dans la salle une chose pareille a lieu. Beau comme Hyperculte.
[1] Dont le #metoo s’est égaré dans les limbes.


