Corbeaux et pingouins
Ils étaient deux.
Les anciens, toujours vers l’entrée du jardin, toujours assis sur un banc. De juvéniles anciens assis dans des heures qui passaient tandis que je courais devant eux.
En noir et blanc jusqu’aux étiquettes, lettres blanches sur fond noir, leurs noms et je ne sais quoi de plus, leur qualité peut-être.
Ils ont disparu, envolés, en corbeaux.
Et j’ignore quels sont les noms des deux nouveaux découverts la semaine dernière, debouts, en marche, en mouvement, aventurés jusqu’au fond du jardin et le grand bassin. L’un s’adresse à une femme qui contemple l’eau, lui tend un prospectus, elle ne le prend pas. Il a l’air plus jeune que les anciens pourtant si juvéniles, il a peur, peur de sourire, peur de parler, peur de ne pas agir, peur de s’asseoir dans les heures.
Il me fait de la peine et il me fait peur – ça va bien ensemble – ce petit missionnaire mormon la main pleine de prospectus. Petit : c’est pour dire qu’il est jeune, si jeune, un petit de sa mère chassé du nid et livré au monde, livré à des gestes d’adulte trop grands même pour le monde – Dieu sur un prospectus, vraiment ?
J’aimais bien les anciens. Ils ne bougeaient pas, ou à peine, bavardaient, tirés à quatre épingles, entre deux vidéos sur leurs téléphones. De vieilles chaussettes lasses, plus des enfants. Je rêvais souvent des conversations qui n’avaient pas lieu, d’une connivence dans le dialogue sans reconnaître qu’une connivence existait déjà : nous ne nous adressions pas la parole, ça n’avait pas lieu d’être, et ça nous convenait.
Courir, ou s’asseoir dans les heures qui passaient.
Les nouveaux errent sur la banquise.
*
Depuis plusieurs années, je lis avidement sur les mormons, leur révélation rocambolesque, leur théologie excentrique, leur conservatisme, leur racisme, leur sexisme, leur homophobie : la creepy church par excellence, avec son président et son conseil d’apôtres, avec ses fondamentalistes et ses hérétiques, ses excommunications, son historique polygame, avec aussi la fascination qu’elle suscite, les lieux communs et les caricatures.
J’ignore la raison profonde de cette phase de lecture. Elle dure au-dela de l’exotisme et de la distraction.
Une hypothèse : essayer de les voir, de les voir vraiment, de voir sans jugement pour voir tout ce qui ne va pas, et pourquoi ce qui ne va pas pose question. Il s’agit aussi de les distinguer des autres figures religieuses les plus exotiques des États-Unis, comme les amish ou les quakers, que l’on confond souvent – et qui sont infiniment moins creepy que les mormons, voire pas du tout, voire sympathiques[1]. Enfin, la jeunesse de cette religion éclaire une nouvelle fois la question du littéralisme, qui est ma question, qui est la question de la parole religieuse, du verbe et de la transmission.
(Les planches sont extraites de Joseph Smith et les mormons par Noah Van Sciver, paru chez Delcourt.)
L’église mormonne est née il y a moins de deux siècles, dans un pays en grand écart entre Lumières et puritains, et rien ne va dès l’origine : les emprises y sont ostensibles, testées, développées. Joseph Smith en tant que prophète néglige la question ontologique que pose une révélation, celle du témoignage : la sienne est enfouie sous une montagne pittoresque d’apparitions et d’objets magiques, une montagne bruyante et sans poésie remplie de récits de batailles impossibles et au sous-texte raciste. Elle se trouve de façon décisive annihilée dans ma compréhension par la prédication d’abord secrète, réservée à quelques anciens et à ses élues, du mariage plural – l’autre nom de la polygamie.
Ce n’est pas achopper sur la question récurrente de la colère, telle celles des prophètes de l’Ancien Testament, de Jésus, Mahomet, du Bouddha, mais constater la mise en place de l’emprise et de l’usage du corps d’autrui, par les mots et les actes de Smith. On est au-dela de la notion de contexte culturel, ou de la problématique de l’incarnation et de l’individuation : on constate une objectification issue de la culture du viol, habillée d’une sacralisation du mariage.
Les mormons paraissent d’assez mauvais prosélytes malgré leurs efforts – mauvais, du moins est-ce mon impression initiale, puisque cette église maintient son expansion à côté des megachurches. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles je lis sur eux : ça m’échappe, ça me paraît inconcevable, et pourtant ça a lieu, et je le reconnais, et j’essaie de le voir au-dela de ce qui me paraît.
Il y a des gens doux et aimants, qui consacrent leur foi à cette église, et des brutes. Et cette église fait partie des églises conservatrices qui appuient par leur influence le harcèlement actuel des personnes trans.
Aussi, j’écoute ce groupe de Duluth, Minnesota.
Je pense à ces autres missionnaires, quand je vivais à Brest, qui avaient frappé à la porte. Je les avais mal éconduits dans mon souvenir, j’étais en colère, et je l’avais regretté immédiatement. Je pouvais dire non sans condescendance, j’en avais la possibilité. Les duos de missionnaires partent pour deux années.
Je pense à mes corbeaux fatigués tuant les après-midis à la médiathèque devant des livres de recettes de cuisine, je pense à mes pingouins, à leurs pas maladroits, et j’éprouve un vertige indéfini.
Clément
PS : Choses lues, vues, entendues
Rectification : contrairement à ce que j’avançais la semaine dernière, l’addiction à l’effort physique existe, et s’appelle la bigorexie. Un article du Monde présente le phénomène et les suspects habituels, toxiques.
Je suis retombé nez à nez avec le numéro de la revue Europe de 2018 consacré à Roberto Bolaño. Entre autres, j’avais complètement oublié le court texte d’Ursula K. Le Guin qui y figure, et je l’ai relu rien que pour le plaisir de pouvoir écrire ces deux noms chéris dans le même paragraphe. Bolaño et Le Guin ont poétiquement dénudé le mal dans des façons pas si éloignées. Tenait lieu de marque-page une carte postale envoyée par Maggie depuis la Caroline du Sud, deux mois après notre rencontre. Un nom de plus.
Nous avons commis l’erreur de vouloir regarder Le bonheur est dans le pré d’Étienne Chatiliez, que Maggie n’avait jamais vu : j’ai passé le film à m’excuser tellement il est pénible, sexiste et violent. Rien ne va, du début à la fin, trois scènes qui font sourire deux secondes et une montagne d’agressions. Ce qui donne à penser : mon souvenir adolescent était celui d’un film pas foufou, assez drôle, pas vraiment problématique. Je suis décidément reconnaissant envers tout ce qui m’a permis de quitter le déni de cette violence. Guilaine Londez a aussi joué dans Nuit et jour de Chantal Akerman. On va plutôt retourner là-bas. J’ai aussi pensé à Hanif Abdurraqib, dont les livres indispensables ne sont toujours pas traduits, et qui, dans un article de son recueil They Can’t Kill Us Until They Kill Us, revient sur les groupes emos de sa jeunesse et la catastrophe des paroles de leurs chansons, qu’il se reprend en pleine figure quand il s’accorde un peu de nostalgie.
Sur les bons conseils de mon beau-frère et malgré un épisode précédent vraiment nul, j’ai vu l’ultime Indiana Jones et le cadran de la destinée, sans même savoir que le réalisateur était James Mangold. Passé la traditionnelle scène d’ouverture, trop repeinte, ça se laisse regarder, on rit beaucoup mais pas que, avec un fil conducteur : Indiana Jones, aux portes de la retraite, paraît perdu à la fin des années 1960, et répète à l’envi « ce sont les nazis ! » dans l’indifférence générale, sinon regards entendus et haussements d’épaules. Sauf que ce sont bien les nazis qui manigancent dans l’ombre. Un bon blockbuster sur l’obstination fasciste, sorti en 2023, vu en 2025.
Plus de cinquante années plus tard, Taylor Tomlinson (toujours) face aux nazis (toujours), on l’aime beaucoup d’être aussi drôle avec une actualité aussi triste.
Pour marcher en ville, l’épatant album Eight Pointed Star de Marina Allen fait mieux que son office folk à quatre accords et demi : il s’installe, subtil sous ses apparences anodines, et grandit au fil des semaines.
Pour écouter des antisolos de guitare de stade à la fibre Sonny-Sharrockienne – une catégorie musicale trop confidentielle – on peut compter sur Blur. Coxon et Albarn se marrent beaucoup, l’air de dire « ça va trop loin, hu hu » les doigts dans la confiture : manquerait plus qu’ils fassent la tête.
PPS :
Louise Morel propose en accès libre sur Substack certains épisodes de sa newsletter Le Grain consacrés à l’écriture en féministe, une indispensable boîte à outils. Il y avait un lien dans l’un de ces épisodes vers une entrée plus ancienne, qui traite de harcèlement scolaire. Je l’ai lue, j’ai entendu l’écho profond, plein de gratitude. Un jour peut-être, je parviendrai aussi à écrire dessus.
[1] Gros soft spot pour les quakers en ce qui me concerne, et qui dure depuis un moment. Ici, le site francophone à titre d’introduction et là, les témoignages, parmi lesquels des écrits spirituels auxquels je reviens souvent.




