#65 collines
« On est fait pour les choses dont on rêve. »
Ce n’est pas moi qui le dit mais Klara, je crois, dans Les Enfants Tanner. Je ne suis pas sûr de souscrire complètement à cette vue, mais je suis heureux de la rencontrer. À lire ce livre le plus lentement possible, il semble que ce soit aussi son auteur, Robert Walser, qui énonce cette vision. Les personnages ne sont pas des îles mais les dos bosselés d’une chaîne de collines, inséparables.
Le plus lentement possible : un effort sans effort pour que la durée du monde s’inscrive dans la durée du livre. Un monde n’a pas de durée ? Ce livre non plus.
Hedwig dans le même livre prend la défense de son amoureux : « Les poètes sont si vulnérables : alors vous autres, ne blessez jamais les poètes. »
Je suis d’accord et je ne suis pas d’accord. Les poète·sses sont déjà blessé·es, portent les stigmates du fait d’être, et disent ce fait que ce soit dur ou doux, drôle ou triste, ou tout à la fois. Mais je suis d’accord avec Hedwig : laissez-les faire.
Je cherchais une vieille collection de textes écrits il y a huit ans, sur des disques qui ont compté, pour la partager ici – parce que je ne voulais pas trop me fouler, parce que je voulais rompre le ton, aussi. Recherche dans les archives, le bon disque dur du premier coup, coup de chance – sauf que je n’ai pas aimé relire ça ce matin, pas complètement, alors ça va reposer de nouveau.
À la place, une autre substance des mêmes archives – un kaddish.
Le premier recueil de poèmes que je sois parvenu à finaliser.
Pendant des années, j’éprouvais une frustration consciente chaque fois que je découvrais que l’auteur·ice d’un recueil, d’une édition à l’autre, avait modifié, ajouté, supprimé : la « vraie » version, définitive, devenait inaccessible – hors de portée – hors de possession. Depuis que je m’adonne à l’exercice, la frustration est recouverte par la compréhension, entre le cringe de la forme et le cringe du fond, entre ce qui parlait et n’est plus que silence, et le silence devenu bavardage.
Il suffit de lire et de vivre, finalement. J’ai coupé le moins possible.
Derrière, je ne mettrai pas les rubriques habituelles, seulement une chanson.
Clément
*** Trois visages se sont serrés Longtemps Sous la neige. L’un devait s’en aller, Trois autres l’ont accueilli, connaissant déjà son livre par le cœur. Les visages sont des livres qui savent lire, Précieux, Des gemmes à la beauté digne, Mais fragiles. Et toujours, quand un visage vous regarde, Il faut Savoir Le regarder Et lui sourire. * Entre le nez et le ventre Comme un trait de mon visage Comme un organe venu là. Il s’est donné sa permanence et sa place Et je m’en accommode Et je le ménage. Il ne vit pas, mais bouge toujours un peu Je ne suis qu’avec lui. Il y a donc un chemin sous mes pieds. Il y a ce tracé qui se dessine par mes pas. Quand le ressac détaille ses modes La note, le mot et son monde m’entourent. M’appellent. * Proust in extremis et les carnets, qu’il m’a donnés sans le savoir, parce qu’il a toujours tout voulu savoir sauf la mort, juste assez courageux pour que je doive aussi – décider de l’être. Les carnets : oserai-je m’avouer que je savais, pour le livre ? Qu’il y avait ce héros prénommé Joseph, embourbé comme son propre père dans d’explicites tranchées ? Et quelques feuillets imprimés de ce qui ne pouvait être un début ? Chaque mot que j’écris n’est pas pour lui mais pour moi. Lui le sait. On n’hérite pas, comme ça, de tout. On tient un peu dans les mains. On emmène, on transporte, on laisse en un lieu. Conjuguer au passé est un mouvement peu naturel. Je porte les cheveux longs et je m’avance prononcer quelques paroles parce qu’il faut que cela soit fait et que je n’imagine pas une seconde ne pas le faire. Et en cet instant je reçois le dernier cadeau, le courage du vide. Les visages sont nombreux mais nous sommes trois. * Un corps allongé, sel et lotion solaire mêlés, entre l’ombre et le soleil, inactif alors qu’à ses côtés, un autre corps est actif, cheminant dans l’eau, une pause active. L’autre corps est ce qui bouge, plus loin, à ce moment de la journée où lui ne bouge plus, ne bouge pas au cœur d’une journée de l’extrême mouvement. Il pense à la grotte robinsonienne, se sent à la fois très proche, parce qu’il y pense, et très éloigné, aussi éloigné que possible de la grotte robinsonienne tant son corps lui semble vivant. Le corps est las et pourtant vivant et pourtant prêt, prêt à en redemander, comme un esprit jouant un entre-deux, le laissant dans le vague, avec lequel il faudrait trouver un accord. Son esprit va rester là, un peu, toujours, dans le souvenir de ce moment, le souvenir que ce moment était avant, et que pourtant, en sachant que ce moment était avant, en vivant ce moment, il savait, sentait que c’était un avant, un toujours. * Je suis une épaule. Je suis un monde de silences, De douces sentences qui ne m’appartiennent. Les miennes s’égarent dans le froid Du matin. Rends les mots au paysage. * L’espace entre Tient lieu. Il donne, ou enlève, Il me tient. Amie, une voix s’élève, Une autre se tait, Mais ne peut me donner. Sans voix je demeure. * Grésille la radio tandis que l’absurdité de mes affects Me serre au cœur. Anna aide ce moment à passer Qui respire pour moi. Les mots se resserrent toujours au milieu du vide Nécessaires Face au bruit De la tristesse. Une âme si solitaire ne peut exister Ne peut se contenter De soi. Ne peut vivre De soi. * J’ai l’impression d’être Peter Sellers dans The Party. J’ai l’impression d’être Peter Sellers dans The Party, Qui danse, Une première fois cette danse de salon, Inadaptée, Mettons fin, Au secours, Il ne sait pas faire, Il ne sait pas y faire. J’ai l’impression d’être Peter Sellers dans The Party, Qui danse, Une deuxième fois, Cette danse inadaptée avec une fille qui lui sourit, J’ai l’impression d’être celui à qui une fille sourit, Parfois, Peter Sellers ou un autre, Qui danse, Et on lui sourit, Une fille, Qui lui sourit. Je danse, Et on me sourit. Répondre Aux plis Sans s’épandre. * Les trois ponts ne sont apparus Qu’après. À Ljubljana d’abord nous traversons. Une ville, une route qui doit cesser et qui d’abord traverse. Ériger la toile pour mieux étendre les fatigues, un instant, quelques instants, avant d’enfin se donner la ville dans le soir, sans les reliquats d’après-midi. Nos pas, malgré la densité du moment, se font légers comme les lieux et l’itinéraire glisse le long de l’eau, le long des dragons. Les sculptures nous attrapent : des écorchés décapités ont de l’allant, des visages s’étalent multipliés en lieu de caniveau. Pas de voiture. Nous déambulons lentement dans un périmètre restreint mais suffisant, repus, puis nous nous asseyons faire le point au bord d’une place ronde, comme tout ce qui semble avoir été voulu dans cette ville. Une histoire, cette autre ville qui n’existe que par intermittence, et nous nous interrogeons : en est-il de même de Ljubljana ? Demain au jour, ces agencements agréables et ces habitants peu pressés existeront-ils encore, ou laisseront-ils derrière eux le vide de la perfection de leur présence ? Nous n’osons tenter d’y répondre, sur notre banc, sur trois ponts. Il est doux et bon d’être ici. * À Piran Petit finistère Se sont entassées les années dans les mots Et les silences. Les arpenteurs croisent les danseurs et les admirent Si beaux qu’ils les rendent heureux Un peu plus Si c’est possible. À Piran Où les canaux sont devenus montagnes. * On découvre. On investit les couches de nuages et d’âges et ainsi on trouve. On se plonge. On s’y plonge, les pieds apprennent à ne pas glisser là. On contemple victimes et bourreaux, on travaille sans relâche. On attend. On travaille sans relâche, on attend. Comme une radio. On guette, on observe, on capte. On accueille. * Ces textes constituent un genre de kaddish, écrit pour l’essentiel les six premiers mois et quelques de l’année 2014. Après avoir formé refuge, ils en trouvent un sur ces pages.


Ton "J’ai l’impression d’être Peter Sellers dans The Party" me fait penser à une chanson qui dit : "I feel like Elizabeth Taylor / This could be a movie" https://youtu.be/a9JX8VbKiP8?si=TArFW_hjgjMbpKzE