#52 dents
Nous remontons Broad Street à pied, en direction de Downtown.
Le plus fort de la tempête doit commencer demain soir et le plan est : marcher tant que c’est possible au début de notre séjour à Philadelphie, demain matin faire des réserves de nourriture, et demain soir aller, si ce n’est pas annulé, en métro assister à un concert. Ensuite, l’inconnu. La température ne cesse de descendre, la neige puis le verglas sont prévus.
Philadelphie, nous la connaissons à peine, mais nous l’aimons. Il y a des siècles – 2019 – nous avons passé deux jours et des miettes ici, venu·es en train de Charleston, Caroline du Sud, avant de repartir en car jusqu’à New York. C’était la fin du printemps, des mômes jouaient au baseball sur un terrain entre le Community College et le Franklin Parkway, nous avions visité la Barnes Foundation, arpenté quelques quartiers, mangé l’un des meilleurs repas de nos vies ensemble au Café Bombon, bu trois verres, rêvé un peu.
Ces souvenirs, d’autres, et le visionnage d’Abbott Elementary il y a quelques mois ont décidé : notre coupure au milieu d’un mois en famille se ferait là-bas, une petite semaine à garder une maison et un chat dans les quartiers sud, l’occasion aussi de faire un road-trip. De Columbus à Philadelphie, il y a un peu plus de sept heures de route par la PA Turnpike, qui franchit les Appalaches. Le loueur, dès notre arrivée aux États-Unis, a surclassé gratuitement la voiture pour un 4x4, vu les prévisions météorologiques désastreuses. Nous avons exprimé à voix haute notre reconnaissance chaque jour depuis, et chaque heure de ce trajet. Une nuit à l’hôtel derrière le City Hall, douzième étage, entre sommeil et travail à boucler, puis nous pouvons nous installer dans la maison.
Sur Broad Street, le soleil brille, devant nous Downtown et le City Hall, et à son sommet la statue de William Penn, quaker et théologien, inspirateur de la Constitution, fondateur de la ville, et de l’État qui porte son nom.
Maisons de briques, peintures murales, et un mélange d’atmosphères : nous sommes entre deux meurtres. Les traumatismes se multiplient, pourtant les merveilles et les espoirs demeurent par la multitude d’individus, la multitude de communautés, leurs manifestations, leurs traces, leurs indices. Comme diraient les autres : amour et rage, les sentiments mêlés, reconnus.
L’autre tristesse, ce sont les personnes sans abri qui déjà, toujours, ont froid, qui souffrent, qui risquent la mort. Plus on s’approche du centre, plus elles sont là, vers les bouches de métro. Différentes structures de différentes obédiences affichent leurs appels aux volontaires pour des soupes et des maraudes. J’ignore quelles sont les structures d’hébergement d’urgence, je vois seulement la détresse aussi psychologique, comme dans toutes les rues du monde.
Sur notre gauche, une clinique dentaire avec son logo en forme de dent, et je pense aux nostalgiques des guerres et des épées, aux passionnés de muscle, de force, de gloire et d’honneur, et je m’interroge à voix haute, et nous rions : si ces fantaisistes pouvaient vivre leur rêve d’épopée antique, féodale ou napoléonienne, que diraient-ils des soins dentaires de l’époque ? Continueraient-ils de rêver avec pour toute dentition trois chicots perclus d’abcès ?
Sur les portraits, les bouches des anciens rois sont fermées.
*
Avant de dîner, nous nous réchauffons au Writer’s Block Rehab, un bar à cocktail où nous sommes les personnes les moins jeunes. Le lieu vaut mieux que notre peur née de la décoration pleine d’intention, une peur d’ailleurs vite éteinte : le patron me prépare un mocktail[1] fantastique car profond, fort, épicé – il m’a demandé avant – loin au-dessus de la moyenne des jus de multifruits du genre – son mari ne boit pas, ceci explique peut-être cela.
Nous filons ensuite au Dandelion pour une bière avant de retrouver le Café Bombon, avant de rentrer en métro. La température a chuté.
Le lendemain matin, à Walmart, courses pour subsister y compris en cas de coupure d’eau et d’électricité, comme le reste du quartier. Embouteillage de caddys dans les rayons. Les magasins diffusent en anglais et en espagnol les recommandations officielles. Nous garons la voiture dans un parking abrité – $5 par jour le temps de la tempête – avant de retrouver la Barnes Foundation, sa collection unique, son accrochage qui en fait autre chose qu’un musée. En cadeau inattendu, il y a aussi une exposition temporaire dédiée au Douanier Rousseau, et pas loin une église et un temple mormons qui comblent ma fixette.
Van Gogh, Greco, Cézanne et un anonyme sur le même mur.
Un dîner à Monster Vegan pour faire un détour dans nos émotions, restaurant à thème horrifique, et nous rejoignons quelques centaines de mètres plus loin le Marian Anderson Hall du Kimmel Center of the Performing Arts, où joue l’orchestre de Philadelphie. C’est notre deuxième du Big Five, après Cleveland il y a plus de deux ans. La sonorité de l’orchestre est indescriptible, et les solistes toustes splendides. Au programme, sous la direction de la cheffe Elim Chan, deux favoris personnels, le Prélude à l’après-midi d’un faune et les Tableaux d’une exposition, et une découverte complète, un concerto pour pipa (genre de luth chinois) et orchestre de la compositrice contemporaine Du Yun, interprété par Wu Man. Là encore, un fond de peur balayée par l’engagement de la partition, qui n’essaie pas de faire de l’art mais en met plein les dents, aussi grâce à des percussionnistes très sollicités[2].
En voiture, nous écoutons souvent des dharma talks de Josh Korda, et entre Philadelphie et Pittsburgh, sur la route du retour, nous l’entendrons évoquer cette façon dont le cerveau possède un répertoire acquis de réactions auxquelles il va recourir plus facilement, aussi car cela lui demande moins d’effort que de créer un circuit inédit. La peur en fait partie.
En entrant dans un bar à cocktail à la décoration poussée, ou quelques minutes avant l’exécution de l’œuvre d’une compositrice inconnue et dite inclassable, des déclencheurs ont activé des réactions. Nous avons connu la même réaction avec Maggie pour le bar, interrompue par le constat immédiat puis continu de la convivialité du lieu – par sa réalité. Pour le concerto, j’ai intériorisé mon appréhension, nourrie par des décennies d’ingestion de codes esthétiques et de valuations, je l’ai reconnue assez rapidement, et sans la mettre en boucle, et grâce à l’excitation du moment, du lieu, des circonstances, elle a laissé la place à l’attention, à l’écoute – au réel – jusqu’à la prochaine fois.
Korda est souvent drôle, toujours rigoureux, tatoué de la tête aux pieds. Branché psychologie et neuropsychologie, il part de propositions de ces disciplines dans ses enseignements, avant de les déployer dans un contexte bouddhiste, et de les relier à des pratiques.
La semaine précédente, je me suis assis avec la Mud Lotus Sangha de Columbus, dans le bâtiment derrière Cup O’Joe, à un bloc de l’appartement de la mère de Maggie. Nous avions déjà pratiqué avec ce groupe l’an dernier, c’était bon de les retrouver, c’est une chance de les avoir aussi près.
Patrick, le moine zen qui a accompagné la pratique ce soir-là, a proposé un enseignement inspiré par le Martin Luther King Jr Day, un jour férié aux États-Unis. Il a parlé d’amour.
Il a parlé de l’amour de son ennemi, des trois niveaux possibles de cet amour – extérieur, intérieur, secret – il m’a donné envie de pleurer des larmes bonnes, il a rendu un peu de lumière à la communauté qui en a besoin. Pendant la méditation, quelques indications, des encouragements, et vers la fin un tranquille « keeping your practice simple ». C’était entre deux meurtres, avant la neige.
Nous passons une journée sans bouger dans la maison de Philadelphie, à travailler, à jouer avec Midnight, à le caresser, à regarder – enfin – Fleabag – à rêver d’une maison à Philadelphie, des métiers que nous pourrions exercer là. Puis le lendemain nous rejoignons Old City et les bâtiments historiques de la Déclaration d’indépendance. La plupart des musées sont fermés mais le ciel suffit au spectacle. Nous arrivons enfin à Double Knot, un restaurant japonais recommandé, dernier dîner de la Restaurant Week, et nous nous régalons une nouvelle fois, et nous rentrons pour une dernière soirée avec Midnight.
La route est rude au retour sur la Turnpike, les camions nombreux rattrapent leur retard, la pause prévue de 24 heures à Pittsburgh est la bienvenue – et Pittsburgh est splendide sous la neige. Au bout d’un parc, j’entends le groupe d’oies qui traverse les trois rivières et j’éprouve une fragilité profonde, pas effrayante, au contraire, presque rassurante, presque nue, dans l’extrême froid.
Plus tard, nous visitons le Heinz History Center, qui présente notamment des éléments du plateau de Mr Rogers’ Neighborhood, une émission mythique à destination des enfants. Maggie est émue, je le suis par ricochet, je n’avais jamais entendu parler de Fred Rogers.
J’ai souvent pensé à mudita ces dernières semaines, la joie pour autrui, la joie simple, sincère, sans jugement – une joie qui devrait être rendue plus accessible par les réseaux sociaux – on sait que ce n’est pas exactement le cas.
Quand les semaines sont pleines de mouvement, le regard ne s’arrête pas forcément – et je me trouve ici à empiler des lieux et des restaurants, des photos – à éprouver ce sentiment de catalogue. Quand c’est plus calme, l’esprit aussi est plus calme, et parfois j’ai l’impression de regarder mieux, de voir mieux. Quel mieux ?
Il n’y a pas vraiment à faire mieux, mais à faire au mieux. Lire un poème, ou l’entendre qui s’apprête.
Alors que je finis ces lignes, c’est grève ici, beaucoup de commerces sont fermés en protestation, après deux meurtres.
Clément
P.-S. : Choses lues, vues, entendues
Philadelphie a donné le jour à l’un de mes plaisirs les plus discrets, le groupe de R&B The Delfonics, découvert dans Jackie Brown de Quentin Tarantino – un film que je n’ose pas revoir, trop vénéré à l’époque. Idéal pour boire une première bière deux jours avant la fin du mois sec.
Moussorgski est entré dans ma vie la même semaine que la première platine laser familiale, grâce à l’enregistrement par la pianiste Brigitte Engerer de ses Tableaux d’une exposition. La version d’une pièce en musique, c’est comme une traduction en littérature : il peut y en avoir d’autres que l’on vient à préférer, mais la première rencontrée implique une intimité irremplaçable. Je connais chaque articulation par cœur.
En reportant des réponses à une liste de questions longue comme le bras pour le travail, il fallait bien l’énergie de Heaven Up Here des chouchous Echo & the Bunnymen, le disque que je ne pense pas assez à écouter. Sur la route, on a prolongé avec Ocean Rain – forcément – et It’s All Live Now – le meilleur disque de reprises à ne jamais figurer dans les listes de disques de reprises, avec « It’s All Over Now, Baby Blue » en meilleure reprise de Bob Dylan à ne jamais figurer dans les listes de reprises de Bob Dylan. Les quatre membres du groupe sont invraisemblablement bons, et Ian McCulloch vénère Leonard Cohen, voilà.
On a fini Wayward, récent one shot en huit épisodes de Mae Martin, fin en queue de poisson qui nous a surtout donné envie de revoir Feel Good.
Puis j’ai commis l’irréparable : commencer le visionnage de Nashville par Callie Khouri, la scénariste de Thelma et Louise, avec Hayden Panettiere et surtout mon crush post-adolescent absolu Connie Britton, qui jouait Nikki dans Spin City – comme Jackie Brown, je ne suis pas sûr de vouloir revoir ce show. Les chansons a minima se tiennent, parfois sont formidables, au bout d’un épisode je pensais pouvoir raconter à l’avance les trois premières saisons, au bout de trois épisodes il y avait tellement d’arcs de lancés que j’ai commencé à calculer en combien de jours je pourrais raisonnablement binger l’ensemble.
P.-P.-S. : Une chose bien
Valentine Filleul, docteure en psychologie, propose ses services en qualité de médiatrice scientifique par la structure Haumea Sciences. Elle a notamment suivi le même DU Animaux et société que moi, à Rennes, et propose un site et une newsletter à cette adresse, ainsi qu’un compte Instagram. Visite vivement conseillée.
Dans le doute, y revenir, pour la dix-millième fois :
[1] Dry January oblige.
[2] Qui se livrent au Coup de Guigui, càd jouer du vibraphone à l’archet. Deux personnes autour de nous ont vérifié si leurs appareils auditifs n’étaient pas défaillants.








