#50 petits points
Rien à déclarer.
Nous franchissons la douane à l’aéroport de Chicago, et rien, et trop fatigué·es pour avoir peur. Nous passons au gré du bon vouloir des agent·es par la file des citoyen·nes américain·es, puis celle des visiteurs, puis celle des titulaires de carte verte, puis de nouveau celle des citoyen·nes américain·es, puis c’est notre tour.
Finalement, le douanier s’en tient aux questions de rigueur et aux contrôles biométriques. Ce n’est pas le cas à tous les guichets autour de nous, comme d’habitude, mais le ressenti diffère cette fois-ci. Il s’aggrave un peu plus. Notre passing est un privilège conscient.
Un coup de navette, un troisième passage par les contrôles de sécurité de la journée (et la troisième ouverture de ma valise de cabine, chaque fois à cause d’un objet différent), l’envoi d’un e-mail pour livrer la correction finie au-dessus de l’océan, puis un burrito vegan au food court du terminal pour célébrer la livraison – le premier d’une longue série – j’adore la cuisine mexicaine – toutes les personnes qui travaillent au fast-food mexicain sont racisé·es.
Puis le dernier avion de la journée, le plus petit. L’hôtesse invite les passager·es à se rendre aux toilettes avant le décollage, parce que le vol promet d’être bumpy : déception légère, hors décollage et atterrissage, je peux même dessiner. Malgré sa maîtrise, l’atterrissage venteux n’est pas applaudi : il se fait tard pour les enthousiasmes sonores.
Nuit.
Samedi, je suis retourné pour la première fois depuis plus d’un an chez Éliane et Jean-Claude.
Nonne et moine zen, les deux suivent le même maître que moi, c’est ainsi que nous avons fait connaissance. J’ai cousu le rakusu que l’on reçoit lors de la cérémonie de prise des préceptes – jukai – avec Éliane, et nous nous voyons lors des retraites dans le Sud, et lors des camps d’été. Jean-Claude n’en parle jamais, sauf si on lui demande, mais il a été ordonné moine par maître Deshimaru, dans la dernière fournée avant la mort de ce dernier. C’est un peu comme si Bob Dylan lui avait offert un guide des accords de guitare et un carnet pour noter des paroles – et maintenant débrouille-toi – un Dylan qui aurait cassé sa pipe en 1982.
À intervalles irréguliers, Éliane organise des journées de couture pour les pratiquant·es qui ont un rakusu ou un kesa à se faire remettre, ou pour les personnes qui veulent simplement découvrir cette pratique, sans projet particulier. Je n’avais pas retouché au deuxième rakusu commencé l’an dernier, pour toutes les raisons imaginables et imaginées – flemme, mariages, DU, le passage des choses – mais aussi parce que je ne voyais plus pourquoi je voulais le faire. Ce n’était plus « pour moi » en tout cas, pas dans la compréhension que j’en avais jusque là. Puis c’est venu : je devais le donner, à une personne que je ne connais, ou pas, mais qui ne parvient pas à coudre pour une raison ou une autre – elles sont nombreuses.
Et je me suis dit toute la semaine dernière « tiens, je vais en faire un peu avant samedi », histoire de pouvoir préparer la suite, de l’apporter aux États-Unis où je pourrai avancer sur blablabla etc., une jolie petite histoire, jusqu’à constater que je ne l’avais pas fait. Donc j’ai roulé à l’aube, une route qui est belle à cette heure, sans radio, sans musique, une route qui est déjà de la couture, jusqu’à chez Éliane et Jean-Claude, pour faire des points toute la journée, de là où j’en suis à là où j’en serai, avant de rouler dans le sens inverse, à la montée du crépuscule.
Aube.
La couture zen est inexplicable. On dit qu’étudier un kesa (la robe) ou un rakusu (la version miniature, portée sur le torse), c’est étudier la voie. Ça me semble vrai, aussi quand on ne comprend pas ce que l’on a sous les yeux, cette multitude de points minuscules cousus un par un, par une seule personne ou par plusieurs, qui relient les pièces de ce patchwork. On peut s’ébahir, on peut admirer, on peut métaphoriser, on peut avoir peur, on peut avoir envie, et on peut voir tout cela – on peut étudier tout cela, tout ce que l’on voit – ces réactions, ce qu’elles sont.
Chaque fois que je couds, comme chaque fois que je ne couds pas, je constate que la couture m’enseigne. Chaque point. Et chaque erreur, et chaque ligne qui flotte sur quelques points – on a le droit de reprendre les erreurs dans le montage des pièces, mais pas les points qui flottent. Et comme il est impossible d’être parfaitement régulier, on ne peut pas fuir les imperfections.
Au début, je trouvais raide la pratique de chanter intérieurement un sutra ou un mantra avec chaque point, et d’ailleurs personne ne m’y a invité directement. En soi, le point vous met déjà quelque part, qui est plutôt ici et maintenant. Puis j’y suis venu cette fois-ci, l’esprit calé sur la prise de refuge dans les trois trésors, en japonais – namu kye butsu, namu kye ho, namu kye so – ça sonne pas mal – « je prends refuge dans le Bouddha », c’est-à-dire aussi et surtout dans la nature de bouddha (d’éveillé) qui habite chaque être, moi compris, « je prends refuge dans le Dharma », qui signifie à la fois l’enseignement et le réel, « je prends refuge dans la sangha », la communauté de la pratique, en toute rigueur la communauté de tous les êtres. Tout un programme, parfois simple, parfois vertigineux. L’esprit navigue entre la sonorité et le sens, puis il perd le mantra, puis il le retrouve.
Puis il roule vers Nîmes, puis il vole vers Columbus.
Crépuscule.
Autant que possible, j’essaie de ne pas donner dans le fil méta qui anime une bonne part de la communauté de l’écriture de soi de Substack : comment j’écris sur Substack, comment c’est génial d’écrire sur Substack – ou non –, comment c’est cool, comment ci ou ça – un motif qui crispe vite. Un peu comme si toutes les chansons du monde ne parlaient que du fait d’écrire une chanson – même si je crois que c’est vrai, je crois aussi que c’est rarement explicite.
Il se trouve que la publication hebdomadaire du présent journal me convient parce qu’elle me permet d’écrire régulièrement : elle me permet d’écrire pour être lu, de préserver chaque semaine une paire d’heures dédiées, d’être appliqué à quelque chose d’antiproductif, et en dehors des heures d’écriture d’habiter encore dans l’écriture – je ne me souviens plus de la citation exacte d’Annie Ernaux, mais je l’avais entendue déclarer un matin à la radio qu’elle vivait sa vie pour pouvoir l’écrire – pas en créant des événements dignes d’être mis sur le papier, mais en portant son attention, celle de l’écriture, dans les jours et les dix mille choses – d’écrire même quand on n’écrit pas – il n’est guère possible d’écrire les yeux grand fermés. Il s’agissait de vivre les yeux ouverts.
Et ce journal m’aide à le faire.
Je n’ai pas pu publier mardi ou mercredi cette semaine, pour la première fois depuis bientôt un an, et ça ne m’a même pas angoissé. J’ai passé toute la semaine à écrire, comme chaque semaine.
Clément
P.-S. : Choses lues, vues, entendues
Dans le casque, ça a navigué pas mal entre Iron Maiden et Everything But The Girl, comme si le petit singe dans la tête appuyait alternativement sur les touches « 1994 » et « 1997 » de la machine à voyager dans le sentiment d’existence.
Puis Talk Talk a pointé le bout de son nez, évidemment, comme chaque fois que ça remue beaucoup, ça se met à ne plus guère bouger – seulement s’asseoir.
J’ai commencé une playlist des chansons qui me font pleurer chaque fois ou presque, ou remuent de façon équivalente – mais plutôt qui me font pleurer, tout de même. Elle est courte, heureusement. Certaines ont été ajoutées à la playlist, sans certitude, sur la foi du souvenir et dans l’attente d’une mise à l’épreuve. La première, c’est « Le Petit Cheval » de Georges Brassens, que l’on chantait à l’école – à en juger par le fait que je ne peux pas l’écouter sans pleurer, y compris quand je vais voir le spectacle des copains While My Guitar Gently Weeps, on était sans doute trop jeunes pour cette chanson.
Le nouvel album de Dry Cleaning Secret Love risque de durer : leur musique n’est pas un dossier de presse. Les premières secondes entendues respiraient presque trop la patte comme il faut de Cate Le Bon, qui a produit, puis c’est devenu autre chose – c’est ce qui a lieu avec ce groupe. Enregistré chez les copaines de Black Box.
Nous sommes en train de regarder Wayward, un one-shot par Mae Martin, dont nous avions beaucoup aimé Feel Good. Wayward essaie plein de choses, beaucoup, un peu trop, mais il est hors de question de ne pas regarder jusqu’à la fin et de savoir.
Avant ça, j’ai glissé Friends from College par Francesca Delbanco et Nicholas Stoller, qui n’a tenu que deux saisons. Apparemment, la médiocrité supposée des protagonistes n’a séduit ni le public ni Netflix. Je n’ai pas connaissance d’équivalent dans la présentation de la toxicité d’une amitié de groupe née au début de la vingtaine, entretenue sur deux décennies, contemplée à l’heure des crises de milieu de vie. C’est peut-être trop raide, trop implacable – ça respire fort le malaise. Quelques blagues et moments loupés, beaucoup de moments hilarants, avec une mention spéciale pour les scènes chez la psy – chaque fois, la protagoniste qui la consulte vient de vivre un événement propice à susciter un début de bout de compréhension, et chaque fois on constate avec la psy que non, vraiment, décidément, non. Comme pour le génial GLOW, qui vit dans des eaux guère moins toxiques, mais plus drôles, il n’y a pas de fin, il faut donc se l’écrire – ou abandonner son idée.
P.-P.-S. : Une chose bien
La revue Le Cri existe depuis quelques mois : c’est un mensuel chrétien, d’obédience catho, très très à gauche. Encore plus que ça. Ce sont des allié·es, qui ont besoin d’allié·es. Dans le dernier numéro, un dossier sur les prisons et leur scandale vaut lecture et diffusion.
Bon, ça n’a pas loupé, même en vérifiant le lien de la chanson ça fonctionne.





Cet exercice de concentration sur un point concret précis - ou de méditation au rythme, à la mesure d'une activité manuelle comme la couture dans votre cas - me rappelle le védantisme non duel et le bouddhisme tibétain dans ce que j'ai pu en lire et en pratiquer durant mon adolescence et la vingtaine.
Je ne suis plus dans ces modes de vie, mais ils ont informé beaucoup de ce que je peux penser et écrire aujourd'hui.
C'est un beau texte que vous avez écrit là (et sur une note plus badine, j'adore votre image de profil ; la consécration par la télé !)