#49 choses étranges
« Et c’est bien, ça ? »
C’est son ton à lui quand il s’enquiert du bout des orteils, une louche de curiosité, une pincée de scepticisme.
Le soir du 1er janvier, après une belle journée pyjama/restes/BD/tarot/puzzle à croûter à la maison, nous sommes convenu·es avec Maggie de ne regarder qu’un seul des trois ultimes épisodes de Stranger Things devant nous, comme des êtres raisonnables à la veille de se lever tôt – Cévenol matinal pour moi, j’avais à faire à Cournon. Puis nous avons tout regardé, évidemment, et je ne spoilerai rien ici, comme je n’avais lu aucune critique de cette dernière saison, comme nous avons regardé les quatre saisons précédentes après tout le monde, l’hiver dernier.
Nous nous sommes couché·es tard et heureu·ses.
Puis j’ai évoqué ce visionnage chez un couple d’ami·es dimanche soir, et je n’avais pas encore mis le moindre mot sur ce que j’avais vu, ni vraiment pris le temps d’y réfléchir, et lui s’est donc enquis, « et c’est bien, ça ? » et c’est donc venu ainsi, « oui, blabla, des longueurs, blabla, des choses vachement bien, blabla, finir les arcs en causant beaucoup mais c’est pas grave, blabla, les rôles et les jeux de rôles, blabla », et enfin c’est sorti : « Mais avant tout ça parle de la peur, et ça en parle bien, et on ne parle jamais assez de la peur. »
On ne parle jamais assez de la peur.
Au coucher, leur fils a fait une scène alambiquée pour ne pas rester seul à l’étage des chambres trop longtemps, parce qu’il a peur parfois, le soir, dans sa propre maison, à la campagne, et qu’il ne parvient pas à le dire. Et je ne lui souhaite qu’une seule chose, pouvoir le dire. Et ainsi rompre la solitude que la peur instille immédiatement, en double peine, une solitude bricoleuse et universelle – varient les outils, nous les connaissons – ou non – recouvrir de colère, d’aversion, de soif, une longue liste.
Nous partons à Columbus dans une dizaine de jours afin de passer un mois auprès de la famille de Maggie et j’ai peur pour une fois des formalités d’entrée sur le territoire. Nous partageons cette peur – et nous le savons parce que nous avons appris à dire la peur. Elle est vue et reste ainsi ce qu’elle est au lieu de s’écouler en dégât des eaux, de se chercher des habits neufs et vieux. Elle reste, là. Elle sera mieux derrière. Encore un peu de patience.
Ça ne fonctionne pas toujours.
À Cournon, Zach, Yann et moi avons joué pour la première fois ensemble dans un nouveau projet, une prise de contact de trois jours de répétition – avec cette combinaison inédite, avec un répertoire à habiter ensemble – après deux mois à réfléchir, échanger, travailler dans nos coins respectifs – et nous ne faisions pas les malins avant – et nous nous le sommes dit, comme ça c’était ouvert – pas de dégât des eaux, pas de frusques. Nous aurons bien assez d’occasions de nous effrayer de choses étranges, et d’autres plus étranges encore.
Dans le Cévenol du retour, j’ai écouté certaines des chansons que nous avons le plus aimé jouer lors de la session, puis j’ai lancé mon disque favori de l’année écoulée, Blue Reminder par Hand Habits, avant de tirer les cartes.
Je voulais essayer quelque chose de nouveau, et un tirage de Chelsey Pippin Mizzi a pointé le bout de son nez parmi les téléchargements de la galerie du téléphone. Inspiré par Joan Didion, il propose en sixième et dernière position une carte « ce dont j’ai peur », une proposition rare : souvent la peur est appelée plus tôt, comme l’étape d’un parcours, d’une lecture, avec un « à considérer » ou un « comment la dépasser », ou tout ce qui peut aider, toujours dans l’économie d’un schéma plus général.
Le tirage de Mizzi n’offre pas de solution explicite à la peur, il s’arrête sur elle, s’achève avec elle, invite donc à la considérer et à la laisser être, là, sans la recouvrir, sans passer immédiatement et au plus vite à autre chose. Il donne cette occasion, une optique ni proactive ni solutionniste.
Assise derrière moi, une femme n’a cessé de téléphoner, interrompue seulement par les nombreuses zones blanches que parcourt la ligne. J’ai ressenti de la colère quelques instants, avant de comprendre qu’elle se rendait dans les Cévennes à la suite du décès de sa mère, et qu’elle avait donc beaucoup de choses à régler aussi d’un point de vue pratique. Son polar n’a guère avancé dans les zones blanches, ouvert sur le siège à côté d’elle. Elle a surtout regardé des vidéos, peut-être pour ne pas se perdre trop longtemps dans les paysages.
De la colère donc, puis plus de colère. Un après d’une peur, différent de son après d’une peur – pas la même peau, mais le même cœur et des clous qui se chassent.
*
La semaine dernière, un ami qui vient dîner chez nous toutes les deux semaines environ nous a annoncé une bonne, une grande nouvelle : il est sorti de la dépression.
Nous ne nous attendions pas à cette annonce, même si les voyants étaient au vert ces derniers mois, après plus de deux ans de cette souffrance particulière, épaisse, qui le privait d’autonomie. Un jour, après de multiples fonds et des années de chômage majoritaire, de crédits, d’emprunts, il a été embauché pour un CDD de six mois, horaires de bureau, loin de son métier initial mais pas trop de ses intérêts, et qui commençait par une formation approfondie. Il vient d’être embauché pour un deuxième contrat, qui devrait, on peut l’espérer, conduire à un poste durable. Il est bon et attentionné dans ses fonctions, et ainsi fonctionne, et ainsi se voit fonctionner. Il assiste à ça, jour après jour, au lieu d’assister aux journées vides, mal remplies de toutes les distractions possibles. Tout n’est pas réglé, blessures et traumas demeurent, mais il fonctionne en être vivant : il prend soin de lui, étape par étape, et espère d’ici quelques mois pouvoir s’installer dans notre quartier. Ce serait chouette.
Il passera peut-être à un autre boulot, et certainement par des hauts et des bas, mais on ne serait pas mécontent·es de mettre les pieds sous la table.
Clément
P.-S. : Choses lues, vues, entendues
Léger blues post-Stranger Things, soigné par l’écoute répétée de « The Trooper » d’Iron Maiden – qui gagne par soixante-sept écoutes contre zéro pour « Here Comes Your Man » des Pixies, et c’est tout le propos. La saison 5 de la série des Duffer Brothers est parfaitement imparfaite, et j’ai été frappé, dès que nous avons commencé son visionnage, par son arrivée massive dans mes rêves : les figures et les archétypes vivent, forment monde d’une façon nette, profonde – habitée – nous y habitons, désormais. À l’âge des protagonistes dans la première saison, j’avais rêvé que j’étais avec mon ami d’enfance Julien un genre de ghostbuster, et que nous traquions derrière sa tour d’immeuble des fantômes échappés des jeux de nos consoles respectives – Nes pour lui, Master System pour moi. Ce rêve était tellement puissant, et son souvenir un refuge, que je l’ai souvent invoqué le soir, à l’extinction des feux, dans l’espoir d’y revenir – d’y revivre. Les gamins se déguisent en ghostbusters dans la série, mais ils n’ont plus l’âge – des nerds, chair à bullies. Je crois que je suis reconnaissant envers l’ensemble de cette série, que je n’aime pas réduire à l’aspect « digestion de pop culture », parce qu’elle pose une vraie question, anti-hiérarchique : qu’est-ce qui te parle ? Qu’est-ce qui t’anime ? Ce qui est devenu le décrié « discours de Dustin » appelle à gratter son propre vernis, parce qu’il demande vraiment : qu’est-ce qui est normatif ? Et si le destin d’un événement culturel au succès aussi massif que celui de Stranger Things est de susciter dans son sillage de nouvelles occasions de normativité, la série ne perd jamais ce fil. Elle parle de la peur.
P.-P.-S. : Une chose bien
Les éditions La Plage ont publié il y a quelques semaines – enfin – la traduction du classique de la psychologue américaine Melanie Joy Pourquoi les chiens sont nos amis, les cochons notre nourriture et les vaches nos vêtements. Une introduction au carnisme. Si vos ami·es carnistes vous signalent gentiment que vous êtes un·e killjoy au moindre repas, même sans le vouloir, vous pouvez leur proposer de vraiment tuer toute joie – au lieu de tuer des animaux – en leur présentant cette notion. D’expérience, ça ne met pas une grosse ambiance. Lecture indispensable.



J'ai pris beaucoup de plaisir à vous lire. Et puis je suis ravie de tomber sur un cévenol ici.
Merci pour ce texte, et votre écriture qui me parle à plus d'un titre.