#46 l’inattendu
« L’événement n’est pas simplement ce qui arrive, mais l’inattendu qui vient. »
Ça fera pour cette semaine.
À force de se créer des agendas, le je s’épaissit, ceint par le cuir d’une liste des choses à faire – à faire : existent-elles déjà ? Existeront-elles sans nous ? Ou existerons-nous sans elles ?
Y aura-t-il de la neige à Noël, ce n’est pas vraiment la question, c’est seulement une façon parmi d’autres de dire – y aura-t-il Noël ?
C’est-à-dire – cette assemblée de paix – ce rien d’intimité de plus que les autres jours, le partage d’une joie que l’on tâche d’espérer et d’entretenir – cadeaux aux proches, offrande d’un repas aux mets fins, de bulles, de chansons. Que l’on soit dans la même pièce, que l’on n’y soit pas – cela ne dépend vraiment, je crois, de rien d’autre que de répondre à un « où » par un « quand ».
Où l’assemblée de paix des êtres a-t-elle lieu ? Quand les cœurs sont ouverts.
C’est plus ou moins ce que j’ai lu cette semaine – entre deux listes.
Et donc on se dit que ça a lieu, à Noël. Par la magie de Noël.
Ou que ça peut, ça devrait avoir lieu – parce que vu « l’état du monde », une assemblée de paix des êtres pourrait ne pas faire de mal, une paix sans brutalité.
J’ai fait une longue pause de Noël, durant des années assez communes : celles où l’on n’est plus un enfant, où l’on découvre l’envers de ce fait – qu’il y a une assignation à l’enfance, à la filiation, à l’adelphité, et que cette assignation varie, effectue des bonds, s’absente, revient – tout cela sans forcément exclure l’assignation à l’âge d’adulte.
Un instant, on doit s’asseoir et s’émerveiller, le suivant on doit verser de nouveau ses émotions dans un soi conçu comme étanche, et recevoir tout ce qui vient sans trop s’émouvoir, tout en prenant en charge des tâches inattendues – cuisine, cadeaux, conduite, repassage, etc. Tout en proclamant la joie. Souvent sans formation dédiée.
Ce qui fait que souvent on réagit, et souvent on regrette tout autant les réactions que ce qui les a suscitées. On peut se sentir impuissant·e, d’autant plus si l’on vit ces situations dans une famille sans difficultés manifestes.
Et comme beaucoup d’autres démuni·es, j’ai reçu ce défi inconscient à l’agentivité sans avoir de réponse à proposer, sinon un spectre allant de l’impréparation (budget, cadeaux, trajets, etc.) à la fuite (Noël en couple ou entre ami·es à Venise, Queyras, Ouessant, etc.[1], ou dans la famille de l’autre).
Puis je me suis installé peu à peu dans l’acceptation de la variabilité de l’assignation enfant/adulte, dans l’acceptation plus délicate de la variation de l’agentivité qu’elle implique, puis j’ai rencontré Maggie un printemps, puis sa sœur m’a invité, lors de notre rencontre en visio quelques mois plus tard, à passer les fêtes au bled, Columbus, Ohio.
Dont acte.
Mélange de saut dans le grand bain – ma première fois là-bas, et tant de personnes à rencontrer – et de recherche de pause dans les variations d’assignation – je savais à peu près qui je serais – sinon d’agentivité – pas tant la (finalement non-)barrière de la langue que l’exposition à la différence culturelle concrète, non touristique, son dérangement profond, son dérangement libérateur.
Et j’ai découvert la magie de Noël – magie : fixation d’une intention. La magie de Noël, c’est que Noël est voulu, ensemble, en même temps, rite avec et sans religion. Et que je pouvais vouloir Noël un peu plus, au-delà du gueuleton et du moment passé avec les proches – je pouvais vouloir une assemblée de paix des êtres, en même temps que d’autres, avec d’autres, et me désencombrer pour cela de mes espoirs dans la fixité d’une assignation comme dans la fixité de ma compréhension de l’agentivité. Je pouvais apercevoir de la fluidité. Cela ne veut pas dire qu’elle est simple à vivre, facile, que le mode d’emploi tient dans un petit volume qui tient sur la table de chevet.
Mais – je pouvais préparer la venue de l’inattendu.
*
Nous partons à Bruxelles à la fin de cette semaine, avec les ami·es et sans enfant, avant de rentrer juste à temps pour le réveillon du 24 – en Auvergne cette année, dans le respect d’un principe d’alternance des familles.
Nous ne savons pas encore vraiment ce que nous allons faire à Bruxelles, à part boire des bières, porter des chaussures étanches et rigoler. Ça me va comme programme. Tout le reste sera du bonus.
Le blues post-retraite de la rohatsu s’est fait plus épais que d’autres.
D’expérience, c’est la retraite qui continue, la nuit noire de l’âme qui décolle des couches et des sédiments, la nuit froide tombée sur le désert après une longue journée. D’expérience, c’est un moment où il faut continuer certaines activités, en suspendre d’autres, ne pas trop forcer les choses, admirer sa pauvreté, là où elle se trouve – quand elle se trouve. À force, on finit par aimer – un peu plus, un peu mieux. En attendant, ne rien attendre : tout a été ouvert en grand, trépanation invisible, intégrale, et tant que ne souffle que l’air doux et chaud, celui d’un désert, d’un dojo, ça va. C’est quand reviennent les intempéries mondaines, que tombent les grêlons, que crache la bruine, qu’un autre travail se fait, que l’on aperçoit que l’on n’a d’autre issue que la douceur, que l’on peut se plier un temps, se replier, mais qu’il ne s’agit que de papier très fin dans ces origamis, et qu’il faudra bien se déplier un jour. Chacun de ces mouvements frotte un petit kyste ou un autre, inaperçu, planqué. Il faut alors s’arrêter quelques secondes, quelques minutes, quelques jours, le regarder, l’embrasser du regard, faire connaissance. C’est ce que l’on a fait sans difficulté pendant la retraite, et que l’on continue de faire plus difficilement ensuite – embrasser – entraîné·e que l’on est.
Parfois, le kyste est plus gros, prend plus de place, on peine à tourner autour, à le regarder dans son ensemble, pour ce qu’il est, à en voir le bout – mais verra-t-on vraiment le bout de tout ?
Et donc on retourne s’asseoir comme chaque matin, seulement s’asseoir, pour écouter les sons du monde – les sons des gouttes de pluie – ces sons, quand on les écoute attentivement, que l’on ne fait rien d’autre, tombent à la fois en dedans et en dehors de l’esprit – et ainsi l’impression d’une frontière s’atténue – on n’est plus rien d’autre que la tombée de ces sons.
Nous sommes allé·es écouter Heimat au Spot et c’était fantastique, comme la première fois à Brest – en showcase chez Badseeds Recordshop il y a presque dix ans, collé au mur par la voix d’Armelle et les machines d’Olivier au bout de quinze secondes – et nous étions collé·es au mur encore en quinze secondes et pour tout le concert. J’ai acheté un t-shirt du dernier album, avec la pochette par Anouk Ricard.
Les chansons tombaient en dedans et en dehors de l’esprit, sans plus aucune impression de frontière – nous n’étions plus rien d’autre que la tombée de ces sons.
Clément
P.-S. : Choses lues, vues, entendues
J’adore les disques live dernière période de Leonard Cohen : il y a des solos d’à peu près tous les instruments du monde pour faire des pauses émotionnelles entre les couplets, le groupe sonne comme un orchestre de croisière ou du Titanic en train de couler, un orchestre de salon, et c’est très bien – c’est Live in Dublin, trois heures, parfait pour travailler, cuisiner, coudre un quilt, etc. Ce matin, j’avais « Ain’t No Cure for Love » dans la tête, qui n’est pas dessus, qui transmue l’amour romantique en amour tout court.
Emprunté à la médiathèque, deux biographies, Gojira. Les enfants sauvages par Jean-Charles Desgroux et Charlie Watts. L’anti rockstar par Paul Sexton. La deuxième est autorisée, distrayante mais pas passionnante, à l’enthousiasme publicitaire. La première s’avère répétitive sur la longueur, car les protagonistes ne débordent que dans leur musique, et que l’exercice biographique ne s’autorise pas à accueillir ce débordement à sa mesure – la carapace de l’auteur est épaisse, n’offre donc pas de profondeur de champ à l’éventualité critique, et la substance musicologique est absente. Reste la détermination artistique du groupe, impressionnante.
Je regarde Shoah de Claude Lanzmann par épisodes, en prenant des notes pour tenir le coup, et nous avons terminé le visionnage de Rosehaven de Celia Pacquola et Luke McGregor, qui se finit bien. Pour qui ne veut pas s’enquiller le visionnage de Shoah, je recommande depuis des années la lecture du transcript du film, publiée chez Folio, moins directement éprouvante – et je recommande désormais le visionnage de Rosehaven en parallèle – comme si l’enfance avait pris contrôle du monde.
Découverte en parallèle, la poésie de Nelly Sachs par le volume Exode et métamorphose, lecture de l’être témoin, à laquelle je reviendrai sans doute – lentement.
Lu aussi, Prendre soin de l’enfant intérieur, un regroupement d’enseignements de Thich Nhat Hanh, conseillé à quiconque se sent porter une colère ou une souffrance qui confine à la frustration, même de la taille d’une paire de chaussettes rangée au fond d’un tiroir. Les pratiques qui s’y trouvent ne remplacent pas une thérapie, mais aident à ouvrir le cœur, et je crois toujours que l’ouverture du cœur répond à une exigence éthique. Cette même exigence est à l’œuvre dans Jésus. L’histoire d’une parole de Frédéric Boyer, auteur, traducteur, et éditeur chez POL, déjà présenté par ici il y a longtemps, et Serge Bloch, illustrateur. Le livre, très beau, donne pour qui s’y intéresse une notion chrétienne de l’amour rafraîchissante – inattendue.
Et comme c’est la saison de Noël, entre deux chansons, j’ai ressorti mon disque de Noël à moi, l’album de Martha Argerich chez DG dédié aux Kinderszenen et aux Kreisleriana de Robert Schumann.
Par la même, une autre version. On y entend l’enfance mieux qu’ailleurs.
P.-P.-S. : Une chose bien
La saison des fêtes, ce n’est pas la saison la plus simple pour les animalistes – qui constatent une nouvelle fois ces jours-ci qu’à chaque vague d’abattage sanitaire, l’unanimité s’élève contre l’abattage d’animaux sains – comme si ce n’était pas l’essence de l’élevage, abattre des animaux sains, et de façon bien plus massive – sans développer sur que peuvent avoir de « sain » les vies des canards à foie gras, des poulets de chair, etc.
En attendant, l’indispensable Élise Desaulniers a fait l’effort de compiler des recettes vegan pour les fêtes, qui regroupent les suspect·es habituel·les pour un effort vers le miam sans souffrance – vers une assemblée de paix des êtres. Rien qu’y jeter un œil, c’est faire un petit pas de mieux dans cette assemblée.
[1] À expérimenter, si l’on n’a pas d’enfant, pour le frisson de l’interdit, aussi pour des raisons financières de remise sur les nuitées.




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