#45 à l’amitié
Par des propositions de l’algorithme j’ai retrouvé de vieilles amies, et un autre vieil ami.
Ni elles ni lui ne savent que je les compte pour ami·es, pourtant c’est là, ainsi.
À l’époque de la première de ces deux rencontres, je ne comprenais rien. Nous ne comprenions rien.
Nous allions tous les étés en Espagne pour le festival de Benicassim – nous, c’est-à-dire moi et de nombreuses configurations différentes, la première avec mon frère, puis avec une amie de l’époque du lycée, puis d’autres amies de l’époque du lycée, puis des amis de la musique, ces évolutions glissées sur les années, puis une dernière fois avec des amies de l’entrée dans l’âge adulte – puis j’ai vécu avec quelqu’un.
Aller là-bas, c’était toujours poser la question de cette entrée, de sa réalité – de l’être adulte – et le refus de lui donner une réponse. Les places étaient abordables, les affiches indemnes du téléchargement et de Live Nation, et la révolution esthétique en marche. Il y avait un dire, une tension sous la consommation de la musique – une vague cause indie, disparue depuis sous cette forme.
Cette semaine, alors que je préparais tout ce qui doit l’être quand on veut s’absenter une semaine du monde, de cette version du monde, et ça paraît absurde tout ce qu’il faut faire pour être absent une semaine – si nos revenus dépendent de notre présence à cette version du monde, une présence pourtant prudente, parcimonieuse – échaudée – cette semaine, j’ai écouté pour la première fois depuis des années The Power Out, le superbe album d’Electrelane.
À quoi cela sert-il d’écrire « superbe » ? Ou de dire « superbe » ? On ne dit pas grand-chose en soi, mais on dit un enthousiasme – alors ça peut être un lieu commun, mais ça peut aussi dire ce qui a remué, ce qui remue – le léger mouvement des lignes de l’être.
À Benicassim, à l’époque de ce disque, nous avions découvert le groupe en concert, et nous avions tous – des gars – décrétés que nous étions amoureux des membres du groupe – 2004 environ, voilà, à la masse. La claque pourtant dépassait notre sociabilisation de gang de gars – toujours se positionner dans l’éventualité d’une relation. L’agentivité des musiciennes explosait ça. Je crois que si nous n’en avions pas conscience, si nous ne pouvions verbaliser quoi que ce soit d’intelligent, le concert avait des vertus libératrices immédiates, mais aussi et surtout sur la longueur, sur des dizaines d’années. Parce que je n’écoute pas assez les disques du groupe, mais que je repense souvent à ce concert, à sa réalité profonde – une transe motorik, des chansons, plein de choses – et la présence, tout court – l’inspiration. Le groupe a d’ailleurs cessé son activité quand cette présence s’est éloignée. Et aucune de ses membres n’avait besoin de nous, de notre gang de gars – au mieux, seulement de notre écoute pleine, entière.
J’adore toujours leurs chansons, j’adore ce disque un peu plus que les autres – chaussé d’échasses, il n’arrête pas de bondir d’équilibre en équilibre, de course en course – et je me suis vite dit que j’allais le partager dans cette entrée du journal pendant que je serais plongé dans une autre musique, celle de la rohatsu.
Puis j’ai cherché sur internet une ou deux choses de plus pour étancher la curiosité, puis j’ai retrouvé ces articles déjà lus sur Electrelane par François Gorin – un autre vieil ami, même s’il ne le sait pas – tout ce qu’il écrit, pourquoi et comment il écrit, compte. Et j’ai ainsi, grâce à lui, écouté de nouveau cette chanson d’un autre disque qui devient une reprise de The Partisan de Leonard Cohen, et ça a parlé au cœur qui entre dans l’hiver, et je crois que ça peut parler à tous les cœurs qui entrent dans l’hiver.
Que cette entrée vous soit favorable et ne vous effraie pas, c’est mon unique souhait.
Clément


