#44 ça a déjà commencé
Ça a déjà commencé.
Et la semaine prochaine ce journal sera sans mots, sans date vraiment puisque je passerai une semaine hors connexion pour la première fois depuis 2020, sans forme sinon celle qui apparaîtra entretemps.
C’est long, une semaine. Et c’est très court, à l’échelle d’une vie humaine.
Depuis que la pratique du zen est devenue une pratique continue, quotidienne, depuis qu’elle n’est plus seulement livresque, velléitaire, depuis qu’elle passe par l’assise quotidienne, par l’assise en retraite et en sesshin, par l’assise au dojo de Nîmes puis dans les dojos des villes où je passe – depuis qu’elle a lieu – chaque automne je contemple décembre qui approche et la possibilité de faire une rohatsu, et je renonce. Les astres semblent ne jamais pouvoir s’aligner.
Une rohatsu, dans le zen, correspond à la retraite intensive d’environ une semaine, au début du mois de décembre, vouée à commémorer l’éveil du Bouddha historique, Siddharta Gautama. La vie de ce dernier est documentée surtout par des mythes et des légendes, et la compilation détaillée dans le Canon pali (la langue proche du sanskrit dans laquelle il s’est exprimé) de ses enseignements, dont on découvre à lecture qu’ils sont souvent très développés sur à peu près tout, dont la pratique de la méditation, son expérience, sa technique.
Après un certain nombre d’expériences édifiantes, l’ex-prince Siddharta en quête de vérité a poussé l’austérité de ses pratiques à l’extrême, jusqu’à mettre sa vie en danger. Sans force, il a accepté un plat qu’on lui offrait, s’est reposé, a pris soin de son corps, puis s’est assis sous un arbre, seulement assis, afin de laisser l’éveil parvenir à lui, par la pratique de samadhi – la concentration. Ce ne fut pas une mince affaire, mais c’est une lecture du zen – seulement s’asseoir. Et c’est un principe bouddhiste – la voie du milieu – la voie de la justesse – pas celle de l’absolu.
Le principe d’une rohatsu : se lever ridiculement tôt, faire zazen, boire un thé, faire zazen, manger le repas du matin, faire zazen, etc. jusqu’au coucher. Très peu de samu (le travail communautaire), du zazen, du zazen, du zazen, trois repas, une sieste. Pendant une semaine. Face au mur, silence du matin au soir.
Et donc sans doute le zen était-il pour moi le bon chemin : dès que j’ai eu connaissance de l’existence de cette retraite, j’ai éprouvé l’envie, le désir, l’appel, tout ça à la fois, de la faire. Pas seulement parce que c’est dur. Aussi parce que c’est dur. Mais ce n’est pas que dur – c’est seulement s’asseoir. C’est dur pour certain·es, pas pour d’autres, pas tout le temps, parfois.
On verra.
Depuis la lecture de Nan Shepherd, j’ai les mots et les silences pour dire à quel point l’alpinisme ne me fascine plus, le « parce que c’était là » – et il y a une part dans l’appel de surface de la rohatsu de ce « parce que c’est là », ce côté un peu sportif, de possession. Sauf que, à mesure que ça approche, et depuis que je me suis inscrit – je vais la faire à la Gendronnière, dite « La Gendro » – il n’y a plus de « parce que c’est là ». Elle est déjà là. La rohatsu a déjà commencé. Elle se prépare d’elle-même, les dispositions autour du travail, le soin du physique, les attentes – toutes éteintes, c’est curieux à observer, c’est intéressant à écrire –, les appréhensions – un bref pic trois semaines avant, puis plus rien.
Ça ressemble de plus en plus à ce que cela doit être : une commémoration.
Témoigner.
En soi, à l’échelle du zen soto ou de nombreuses autres écoles du bouddhisme, une telle intensité n’a rien de furieux : dans certaines lignées, les sesshins standard font cette durée et ont cette intensité, comme ce qui se pratique à Antai-ji, un monastère japonais traditionnellement hétérodoxe depuis que Kosho Uchiyama en a été l’abbé. Et je dois avouer que si une sangha en proposait une du même ordre en Europe, en été, j’irais sans doute.
L’an dernier, j’ai rencontré lors d’une quinzaine à la Gendro Diego, un pratiquant argentin qui ne parle pas français, trois mots d’anglais, et qui s’apprêtait à aller là-bas, à aller jusqu’au Japon pour pratiquer à Antai-ji ce que Uchiyama avait baptisé les « sesshins sans jouet » : pas de cérémonie, pas d’enseignement, pas de kyosaku – le bâton qui chatouille les méridiens des épaules et détend les muscles –, l’enseignant face au mur avec les autres, rien d’autre que des coups de cloches au début et à la fin de chaque zazen, suivi par un autre zazen.
Antai-ji colle au vieux principe chinois du « pas un jour sans travail », issu de l’époque d’instabilité politique et d’état de guerre perpétuelle où les communautés spirituelles ne pouvaient plus compter sur le soutien des princes pour le gîte et le couvert. Le lieu vise l’autosuffisance alimentaire, et mieux vaut aimer le maraîchage si l’on veut s’installer là-bas.
J’aime beaucoup Uchiyama, dont le livre a été assez mal traduit en français[1]. Si possible, il est préférable de le lire dans un anglais assez accessible[2] dans la traduction de son élève, devenu un grand maître à son tour, Shohaku Okumura. Okumura a fondé un temple à Bloomington, Indiana, où se tiennent aussi des « sesshins sans jouets ». Ce n’est pas très loin de Columbus, une demi-journée de voiture, et chaque fois que nous prenons des billets pour rendre visite à la famille de Maggie je regarde le calendrier du temple. Pour l’instant, ça n’a pas encore coïncidé. Je continuerai de regarder.
En France, dans le milieu zen, Okumura a une bonne réputation et Uchiyama une plutôt mitigée, pour les gens qui connaissent leurs noms. Uchiyama était élève de Kodo Sawaki, le grand réformateur du zen soto au XXe siècle, de même que l’était Taisen Deshimaru, qui a implanté avec un charisme et une énergie invraisemblables le zen en France et en Europe. Deshimaru avait Uchiyama dans le nez et ne l’a pas survendu, disons, et ça a laissé quelques traces, surtout chez les ancien·nes. Okumura, lui, a bénéficié de l’excellente traduction de certains de ses ouvrages par Shoju Mahler, Française qui a longtemps vécu aux États-Unis et a reçu la transmission (la permission d’enseigner) de celui-ci. Son Vivre par vœu est devenu un classique, intense, exigeant, drôle, clair. Avec Maggie, il y a des années, nous avons lu à voix haute à tour de rôle, le soir pour s’endormir, son chapitre sur le sutra du cœur. Ça a duré quelques semaines, à raison d’une page ou d’une ligne par soir. J’ai alors compris que je prendrais vraiment refuge, que je deviendrais formellement bouddhiste.
Avant, je le savais sans le comprendre depuis la toute première retraite, à la Gendro. Quand la semaine s’est finie sur une cérémonie de prise de refuge (deux personnes) et d’ordination (une personne), la nonne qui m’avait pris sous son aile pour tailler des haies et trimballer des bûches, une butch sans âge, m’avait avoué ensuite : « La première fois que je suis venue ici, je ne comprenais rien, il y a eu la même cérémonie et je me suis seulement dit qu’un jour je serais moi aussi une nonne. » C’était exactement ce que je ressentais, avec une voix qui me répétait que c’était stupide, et une personne réelle qui en une phrase me libérait – pour cette fois, pour un moment – de cette voix irréelle.
La même voix s’éteint peu à peu, les astres sont alignés et je me sens libre de faire la rohatsu. Je vais la faire à la Gendro.
L’été, Uchiyama installait un ventilateur sur l’autel du dojo pour faire circuler l’air – et faire chier les cons.
Il n’enlevait pas l’autel, cela dit.
On ne devrait pas avoir besoin de ventilateur en cette saison.
Nous avons écouté les noms des mort·es le soir le plus froid de la semaine, pour la Journée du souvenir trans, sur l’Esplanade de Nîmes. Beaucoup de noms, et encore, ce n’était qu’une fraction. La plupart se sont suicidé·es, les autres ont été assassiné·es. J’ai pensé à Michel Foucault, qui avait fait une tentative de suicide dans sa jeunesse en se comprenant homosexuel, avant de devenir un philosophe décisif. J’ai aussi pensé à ses sous-pulls, il faisait vraiment froid.
Une société dit ce qu’elle est selon qui elle protège.
Si elle ne protège pas ses philosophes en acte ou en puissance, si elle ne protège pas ses minorités, si elle les met à part, au ban, il faut s’interroger.
Nous sommes ensuite allé·es boire un cocktail honnête dans un bar à cocktail où la plupart des gens buvaient du vin, puis à La Baie d’Halong, un restaurant vietnamien touchant par les fixettes du patron – en ce moment, il agrémente la décoration habituelle de touches Harry Potter – dont le château de Poudlard en Lego, version géante – et Star Wars, entre deux bouddhas, trois saints taoistes, le petit pont de l’entrée qui enjambe un bassin, une borne d’arcade, et des dioramas sur les étagères au-dessus des tables.
Le dos du menu est orné de tout un tas de logos de médias dont on imagine qu’ils ont fait l’éloge du lieu, y compris celui d’une chaîne de télévision d’extrême-droite. Dans le menu, il y a une proposition végétale délicieuse, entrée-plat-dessert.
Je suis retombé sur un vieux poème, 2017. C’est déjà si vieux, 2017. Selon le poème que je retrouve, selon le jour et l’heure de ces retrouvailles, le sentiment premier oscille entre la joie et l’embarras – « trouer le tapis de mes rêves », bon, je vois l’idée, mais ça ressemble surtout à un bon trou dans la raquette des métaphores. Pas grave.
Celui-là n’est pas trop mal, à retravailler, mais je ne fais pas ça en ce moment. Il est joie et embarras quand je le lis. C’est peut-être le sentiment de continuum qui me touche aujourd’hui, continuum de l’incertitude et de l’impermanence, une ouverture fugace, des brèches, la conscience de ça sinon la capacité de le dire – se tenir à sa lisière.
Quelques secondes avant d’inscrire cette date Quelques secondes – à peine, quelques fractions – après avoir décidé d’ouvrir le carnet J’ignore ce qui va arriver là Les fragments journaliers Les dépôts de boules de ventre et d’affects Les paysages remarquables Ou des rythmes de mots venus, de l’arrière pluvieux d’un camion, trouer le tapis de mes rêves Je ne peux savoir à l’avance ce qui va se passer Raison essentielle donc : si je savais à l’avance ce que je m’apprête à éprouver Je n’éprouverais rien Je ne ferais rien.
Clément
P.-S. : Choses lues, vues, entendues
Le documentaire sur Arte L’Adieu à la viande. La grande histoire des végétariens se laisse regarder malgré une propension à verser dans l’histoire des grands hommes (et des grandes femmes) au lieu d’approfondir un tant soit peu les pratiques concrètes et les notions culturelles, économiques, sociologiques, etc. Conclusion sur une belle carte postale japonaise, la cuisine zen shojin ryori.
Enfin, après des années de tentatives et de lectures de surface, j’ai rencontré une porte d’entrée fertile avec Aperçus sur la spiritualité en islam de Bruno Abd-al-Haqq Guiderdoni, astrophysicien investi notamment dans le dialogue interreligieux. Se lit et se médite page par page, chapitre par chapitre. La lecture supporte sans doute un minimum de goût pour la théologie et de culture religieuse, mais elle me paraît éclairante quelle que soit sa propre expérience dans ces questions. Elle suppose aussi la possibilité de s’asseoir, de lire, de prendre des notes, d’écrire, une possibilité pas toujours évidente. Mais c’est une autre histoire.
La tête dans Black Sabbath pour un projet à horizon 2026, la main timide ouvre le livre Gojira après des années à proclamer ne rien y comprendre, et ça fait mieux que se tenir, et il y a de quoi creuser pour les dernières semaines et les prochains mois.
[1] Des traductions françaises de certains textes se trouvaient en ligne, elles ne sont plus disponibles à date. On peut accéder à des extraits en anglais sur le site de la revue Tricycle, et sur celui du site d’Antai-ji.
[2] Disponible en version numérique, la version imprimée est actuellement épuisée. Décidément.



