#38 dans le filet
Comme dirait l’autre quelques années avant de se faire couper la tête : cette semaine, rien. Ou pas grand-chose.
Du travail, du non-travail.
Puis je regarde de plus près, je vois de plus près, pas grand-chose donc, quelques nœuds du filet d’Indra, leur infinité de reflets, et je me dis tout dans ce rien, rien dans ce tout, un nocturne. Par exemple : depuis des jours, j’essaie de regarder des films et je ne m’y tiens pas, sauf si je les ai déjà vus, sauf s’il y a derrière autre chose que regarder un film.
Et je m’y fais, je crois.
Et ainsi, il y a quelques mois, à la suite d’un appel à contribution pour une revue, nous avons regardé Sweetie de Jane Campion – qui ne m’a pas bouleversé comme Un ange à ma table en son temps, mais qui m’a tenu et tient encore des nœuds du filet – puis j’ai écrit le texte pour la revue, qui devait partir du film mais être tout sauf de l’analyse filmique, alors c’est devenu le seul texte écrit sur cette partie de ma vie sur laquelle je n’écris jamais – ça changera peut-être – et c’est donc ne pas écrire sur moi – pas que – jamais que.
Il n’y a pas les noms, il n’y a que les revers des situations – les reflets. Il y a l’insu et le su de la souffrance de ne pas être Sweetie mais à côté de Sweetie. Tandis que le texte s’écrivait, en deux petites heures, les antennes sont revenues – les antennes ont habité tout ce que j’ai écrit pendant les années qui ont immédiatement suivi cette partie de la vie sur laquelle je n’écris jamais. Elles sont revenues, spontanément, sans s’annoncer, de ligne en ligne, et j’ai regardé ce fait.
Le texte s’intitule Sweetie n’a pas d’antennes.
Puis je suis passé à autre chose, à dix mille choses, puis le texte s’est rappelé à moi lors de certains cahots parce qu’il semblait devoir être un lien, une fibre par laquelle le filet se tresse, une fibre que je n’ai pas voulu enserrer. Je ne l’ai pas relu, et je n’ai pas tiré sur le fil. Chaque nœud vit sa vie.
Puis j’ai reçu cette semaine mes exemplaires de la revue, lu ma contribution et celles des autres auteurices, et j’ai trouvé que c’était tout de même chouette de trouver là ces mots-là, imprimés, que ça faisait sens, et encore mieux dans cet ensemble, malgré les cahots qui me tiennent à distance. Les personnes cachées dans ces mots ne pourront sans doute pas s’y retrouver, mais je souhaite, chaque fois que je pense à elles, qu’elles trouvent chaque jour un espace vaste pour leur cœur, même si cet espace ne peut m’accueillir aussi, pas en même temps, pas dans le même lieu.
La revue s’appelle Rétine et se commande sur Instagram : https://www.instagram.com/retine.revue
Ce matin, je me suis assis au dojo zen de Clermont, dans lequel tout le monde a rôti en raison d’un chauffage automatique virulent, avec des effets variés, classiques et parfois cumulés : fourmis dans les jambes, somnolence, rêverie. Un zazen donc, puisqu’il n’y a pas de bon ou de mauvais zazen, ce que l’on répète des années à la suite des ancien·nes dans l’espoir de s’en convaincre, jusqu’à cesser de le répéter, jusqu’à cesser enfin de se poser la question de savoir si le zazen était bon. Il se fait malgré et/ou sans la personne qui l’évalue, il se fait un peu plus avec la personne qui oublie de l’évaluer pour se contenter, de guerre lasse, de s’asseoir, la chasse aux états de conscience en pause, l’esprit plus simplement vaste puisque moins occupé de cette idée – les états de conscience.
Pourtant, elle m’occupe de nouveau cette idée, un petit peu, et j’envisage de lui laisser de la place afin de ne pas créer un rejet et donc un attachement, d’être un peu doux avec, de l’accueillir sans la chérir. Elle peut s’appeler jhanas, elle peut s’appeler kum nye. Par états de conscience, j’entends plutôt des états de concentration, d’observation et de contemplation. Oui, c’est déjà là, ça se fait de soi-même en zazen, mais ça peut aussi s’étudier, et pas seulement dans les livres, en différentes nuances d’une même couleur, en différentes façons de jeter le pigment sur la toile. Dans une autre perspective, c’est un peu comme les étirements et les menus renforcements musculaires autour de la course à pied : la course à pied ne se fait que dans la course à pied, mais elle est nourrie de tout ce qui constitue le jour, donc autant se calmer un peu sur les frites – seulement deux fois par semaine, et place aux brocolis.
Sur la grue à une rue de chez nous – l’agrandissement d’un lycée privé financé par la Région, rien que de l’écrire la mâchoire se crispe – les étourneaux de saison se reposent le soir, tiennent assemblée, et nous les écoutons depuis le balcon. Les chattes aussi aiment beaucoup cette grue, ses évolutions, son activité.
J’ai éprouvé quelques mois de dojo fatigue, jusqu’à la fin du mois de septembre : pas une fatigue de l’assise elle-même, mais de l’organisation, de la coresponsabilité de l’association et de la pratique – j’avais cette envie de ne rien faire et que les choses soient faites pour moi – ça se rebiffait du côté des sécrétions de cerveau – et puis ça s’est éclairci, une vague plus longue que d’autres est parvenue jusqu’à mes pieds et les a débarrassés de tout le sable collé là. Depuis deux ans maintenant, Christian vient à la pratique du mercredi matin. Il est présent, il s’asseoit et, après les prosternations de fin et le traditionnel « bonjour », toujours il ajoute un simple « merci ». Ce n’est pas orthodoxe mais dans l’intimité du matin, c’est bienvenu. Il enseigne l’aïkido depuis des dizaines d’années, et quand la nécessité de déménager est apparue, il nous a proposé d’accueillir la pratique du mercredi matin dans son dojo, adjacent au nouveau lieu, ce qui nous permet de faire des économies de loyer.
Ce que nous n’avions pas envisagé, c’est que ce dojo, lui, est l’un des plus anciens dojos d’arts martiaux de France, puisqu’il va avoir 80 ans cette année. Dès la première assise dans cette salle, j’ai senti entre deux effluves de transpiration la constance de générations successives de pratiquant·es d’une voie. J’ai senti aussi l’assise de nouvelles personnes venues pratiquer avec nous. J’ai senti enfin que ne pas avoir la responsabilité des clés de cette salle me libérait. Il n’y a qu’à passer, à la porte d’à côté, récupérer le matériel qui tient dans une boîte à chaussures, léger, simple, « plus simple », ainsi ai-je entendu.
Parmi les nouvelles personnes, il y a une enseignante de iaido qui rêvait depuis des années de s’asseoir en zazen. Et comme je rêvais depuis des années de me lever pour couper les airs et pas seulement l’esprit – quoique, Manjushri au rapport – je suis allé à un entraînement de la même façon que cette personne a osé s’asseoir.
Et la reconnaissance, ainsi, est personnelle autant qu’impersonnelle.
Clément
P.-S. : Choses lues, vues, entendues
Lors d’un cours sur la librairie il y a bien une douzaine d’années, Jean-Marie Ozanne avait conseillé aux timides en lecture de poésie de toujours avoir un recueil disponible dans les toilettes. Ça marche aussi pour lâcher le téléphone quelques minutes. À la maison, j’ai posé face au trône les Élégies de Duino de Rainer Maria Rilke, il va sans dire que l’ensemble de la journée prend un relief autre – plus précisément, on voit le relief comme quand on ne fait que voir sans dire – et je ne parle pas de celui qu’on immerge.
J’ai écouté des disques, toujours un peu les mêmes, puis j’ai continué comme depuis des années d’essayer de percer le mystère de la chanson « St. Francis and the Future » de The Innocence Mission. À dire vrai, depuis que je l’ai écoutée une nuit à Clermont-Ferrand dans les rues de l’enfance, sous une lune amicale, les mains à effleurer un mur comme la main sur le sol a fait taire Mara, elle est devenue un mystère amical, à contempler sans jamais pouvoir le percer – il me dépasse complètement.
Entre, les livres que je corrige ont éteint la littérature que je pourrais vouloir lire, mais l’un d’entre eux m’a donné une peinture sur laquelle je ne m’étais jamais arrêté, Moine au bord de la mer de Caspar David Friedrich, dont j’ai trouvé une belle reproduction dans une monographie du début des années 1980 à la médiathèque. La photogravure et l’impression rendent l’œuvre à l’œil pour de longues minutes, et remettent l’Allemagne en haut de la liste des prochaines destinations.
Je cherchais un documentaire sur l’iaido pour Maggie (et donc aussi pour moi) et je suis tombé sur ces vingt minutes sur le cousin kyudo, qui donnent à voir ce qui ne relève pas de l’exotisation dans le fait d’aller à la source japonaise. Après avoir vu ça, on se sent mieux, je crois.
P.-P.-S. : Une chose bien
Le podcast de diététique Le Dos de la cuillère remet les points sur le i du carnisme. Vous en connaissez beaucoup, parmi vos connaissances qui vous ont fait le coup des carences, qui écoutent de vrais podcasts de diététique sourcée (et pitié, pas de naturopathie) ?



Le mystère derrière The Innocence Mission vient aussi du fait que - à ma connaissance - le groupe n'a jamais joué en France. Cette musique ne s'est pas incarnée devant nos yeux - comme ne s'incarneront jamais Nick Drake, Sybille Baier en tant d'autres - elle restera à jamais fascinante.
Je guette leurs rares dates aux États pour voir si elles peuvent s'aligner avec nos visites, sachant que de l'Ohio à la Pennsylvanie ça se fait, mais c'est sold out le temps d'éternuer. J'en suis à considérer de vendre tous mes amplis rien que pour les faire venir en France. La session Tiny Desk est l'une des choses les plus fabuleuses visibles et écoutables de ce siècle, en toute mesure.