#32 rien et c’est bien
— Que s’est-il passé cette semaine ?
— Rien, et c’est bien.
Fin d’après-midi, nous marchons pour sortir le nez d’une journée de travail/organisation d’un concert/organisation de l’envers de l’intendance d’une tournée – qui va nourrir les chattes en notre absence ?
Je vois venir ce journal et je ne vois rien venir d’abord, et je pose la question.
Le sentiment de ne pas lever le nez, de ne pas me voir en train de regarder, de ne pas asseoir l’esprit, déborde la journée avec les heures. Les visites aux réseaux sociaux se font nombreuses, bien plus nombreuses qu’à l’accoutumée – un lundi, et un concert à Nîmes la semaine prochaine, et il faut bien qu’il y ait un peu de monde, tout de même. Elles trouvent toujours à se justifier.
Et comment faire sinon sacrifier aux réseaux ? En sacrifiant un peu de l’idée du calme. Regarder son fomo sans se laisser engloutir. Ça demande une énergie qui me semble immense, ça m’épuise, puis ça engloutit, puis avec de la chance on est régurgité·e et l’on voit bien, on ressent bien le à-quoi-bon, on ressent ça, d’abord. Sinon on ressent du manque.
Et donc rien cette semaine, rien à écrire d’abord, sauf du bruit qui remonte de la journée.
Rien à Arles, avant le syndrome.
Je n’ai rien contre le bruit, mais il faut du temps pour pouvoir s’installer dedans sans agripper chaque vibration, laisser couler, laisser passer les choses, immobile dans ce qui bouge, et voir cette immobilité par la vision du mouvement, quand ralentit puis cesse l’identification à chaque vibration, chaque choc. Pas une bulle, pas une illusion : une immobilité. Une stabilité, même si tout bouge. Ça se fait de soi-même, pourtant ça doit se décider – comme pour le reste, je n’aperçois pas de réponse toute simple, et je me méfie de ce genre de rêve.
Ce soir, ça prend plus d’une heure, des paragraphes mis de côté, effacés, deux phrases sur trois qui sautent à chaque relecture, l’angle incertain qui se dérobe, dérobade qui devient mon angle – qui devient l’une des dix mille choses – cesser de chercher, cesser de vouloir, pour enfin trouver.
Chaque semaine, je consulte les statistiques de mon temps d’écran, qui confirment les impressions : les réseaux sociaux empoisonnent même en faible dose et les jours, semaines, mois sont lourds et épais si j’y accède, toxiques si je m’y endors. Derrière, juste derrière, YouTube et les journaux en version numérique, les autres temples du doomscroll. Derrière encore, les clickholes d’internet, nerderies et rêveries, et les piles d’articles de Substack. Tout au fond, sans dommage, rien.
Un autre rien.
C’est une petite étude hebdomadaire de l’addiction.
Le sans dommage complet, c’est le sans temps d’écran. Un rien envers de l’autre rien, qui n’est pas si autre suivant le regard qui s’y porte, qui s’y déploie. Vivre consistant à s’endommager et à se désendommager, je tâche régulièrement et très formellement – c’est un peu drôle – d’accepter l’imperfection aussi bien que le vœu pieux, le profond renoncement. Le vœu libérateur. Lâcher imperfection et perfection, naviguer à vue – mais qu’est-ce qui navigue, et qu’est-ce qui est la mer – et qu’est-ce qui bouge ? demande Maître Dogen.
Un ami qui va mal en ce moment ne lâche pas, ne lâche rien : sur Instagram, chaque fois que je me connecte, même quand je me connecte trop souvent, il apparaît qu’il était connecté dans les minutes qui précèdent, ou qu’il y est à l’instant précis. Et quand nous sommes dans la même pièce, alors que nous ne vivons pas dans la même ville, il consulte son téléphone par salves nombreuses, au-delà du réflexe. Il guette. Il le faisait un peu depuis des années, comme tout le monde, un peu plus peut-être que la moyenne du monde, je ne sais pas, il le fait en permanence depuis l’an dernier. Et je ne sais pas comment lui dire ce que je vois, ce que nous sommes plusieurs à voir, que cela lui fait du mal, que cela est une expression autant qu’un carburant à sa souffrance.
Parce que nous l’avons toustes fait, que nous le faisons toustes, que se remettre – recovering – est l’autre état avec plonger – dans l’addiction –, et qu’il n’y a pas de pureté, d’horizon, d’autre que soi. Il n’y a pas l’un ou l’autre, l’un sans l’autre, plutôt les deux à différentes échelles, selon différents plans, dans différents plis. Se remettre – recovering – a un synonyme radical, trop radical pour une économie capitaliste de l’attention comme pour les conditionnements binaires à la base du patriarcat : prendre soin de soi, et donc prendre soin des autres – pas de différence – la seule différence c’est la proximité, la simplicité – « plus simple ! » ai-je entendu un jour en réponse à une question qui ne l’était pas, et ce fut une grande lumière.
Il lira peut-être ces lignes, lira mon embarras, ne m’en voudra pas trop, parce que je l’ai dit : je ne sais pas comment lui dire, mais il faut bien lui dire.
*
Rien, c’est le matin l’assise qui se fait et qui dure sans durée, qui fait son heure, qui ouvre la pratique de la compassion, metta. Je ne sais pas vraiment pourquoi, il y a des périodes, il y a celle-là, un automne alors que la lumière au retour de notre balade était une lumière de fin d’été. La ressource de la retraite, de son soin, s’écoule sans effusion. L’une des nombreuses choses infimes mais visibles qui m’ont conduit vers le bouddhisme zen, c’est le groupe de drone metal Sunn O))) qui a intitulé un album – pourtant pas celui que je préfère – Kannon, du nom japonais d’Avalokiteshvara, bodhisattva[1] transgenre[2] de la compassion – metta – qui est une pratique – qui est un événement – qui advient de soi-même quand les choses adviennent d’elles-mêmes – quand la peur tombe. Alors à la fin de zazen, le matin, je fais les trois prosternations habituelles vers Kannon, puis je me rassois quelques minutes pour pratiquer metta, parce que au moins pendant ce temps-là je ne suis pas en train de faire autre chose. Et ça s’installe, mais je sais que comme tout le reste ça changera.
Il est impossible d’écouter Sunn O))) en faisant autre chose, il est impossible d’écouter cette musique par bribes, ou en voulant démontrer quelque chose, ou en voulant expurger quelque chose. Il faut y être seconde par seconde[3].
Rien, c’est aussi écouter de la musique nouvelle et ancienne, c’est travailler sur des ouvrages qui enthousiasment et sur d’autres qui enthousiasment moins, rencontrer un sentiment d’égalité relative aux jours, certains activés, d’autres moins, et constater un curseur de l’attente plutôt plus bas que la moyenne, une peur en pause malgré les instants.
Rien, c’est lire un entretien superbe avec Céline Minard qui bouleverse presque autant, par presque rien, de l’infime, de la trace, que ses livres – ce n’est rien, et c’est ce qu’elle dit. Il fait moins chaud mais les fenêtres demeurent ouvertes, et ce sont les oiseaux qui peuplent d’abord le matin, puis les cours de récréation des deux écoles primaires près de la maison – l’une publique, l’autre privée. En fin d’année scolaire, on entend le spectacle de l’une en fin d’après-midi, on entend le spectacle de l’autre glisser dans la soirée, avec une sono au volume bien plus élevé. Dans les deux écoles, le chœur des enfants chante « Santiano » d’Hugues Aufray.
Clément
P.-S. : Choses lues, vues, entendues
Une remontée métallique à la suite des discussions avec Thierry en cuisine, A Senile Animal des Melvins, qui se trouve avec le recul parmi leurs meilleurs disques. C’est la période Big Business, deux batteurs donc pour la vibration spectorienne, une seule incartade stoner-rock-quoi pour rappeler que le sublime vit d’imperfection, et le souvenir incrédule d’avoir assisté à un concert de la tournée de ce disque un dimanche après-midi, il y a presque vingt ans.
Une autre vieille obsession qui a fait sa remontée, la version de « Machine Gun » sur Band of Gypsies, le disque de Jimi Hendrix préféré des personnes qui ne pensent pas que les années 1960 étaient merveilleuses – dont moi – guerre du Vietnam – beaucoup de guerres. Passé le sentiment d’écouter des machos dire non au machisme, ce qui se passe entre Hendrix et Buddy Miles, une prétendue non-rencontre en raison de la sobriété paradoxale de ce dernier, tient à des espaces et configurations inédites – on respire enfin, pour mieux étouffer quand Hendrix fait couler le napalm. Moins jouer, pour ouvrir plus.
Des années 1960 remémorées depuis la fin des années 1970, Diabolo Menthe de Diane Kurys, que j’ai montré à Maggie après avoir lu un vieux post de l’indispensable Seigneur des Agneaux aka l’indispensable Emmanuel Plane. J’en gardais un souvenir fort, pour un film vu à l’âge d’Anne ou de Frédérique, j’en ai créé d’autres, aussi forts. Tout y est, déjà, et Charonne, et le poids du regard des hommes, et le poids du regard – quand certaines scènes deviennent des diaporamas, on se pince tellement c’est – beau – fort. Et puis, Yves Simon.
Autre diaporama, Le Syndrome de Stendhal de Nan Goldin, vu à Arles. C’était la première fois que je voyais ses photos en diaporama, c’était fort et puissant et hautement recommandable – fan depuis des décennies – mais je n’ai pas ressenti le frisson du chef-d’œuvre – elle est déjà passée par là.
La médiathèque a nourri ma vieille obsession mormonne en faisant l’acquisition de La Religion des mormons de Bernadette Rigal-Cellard. Les choses y sont détaillées sans être à charge ni prosélytes, le postulat de l’autrice – le mormonisme est une épuration du fait religieux américain qui a porté l’édification des États-Unis – donne à penser, y compris sur mon obsession.
En insomnie, j’ai aussi lu la première partie de L’étranger ou l’union dans la différence de Michel de Certeau, recueil de splendides textes sur l’inéluctable autant que nécessaire souci de l’autre. J’y reviendrai sans doute.
Enfin, de Marion Fayolle, La Tendresse des pierres, à ranger au rayon « bandes dessinées pour aborder le deuil » et pour en parler, surtout.
P.-P.-S. : Une chose bien
Le parti Animaliste propose une traduction politique de la cause animale en France détachée des partis traditionnels. Ses quelques élu·es, de fait, négocient et obtiennent des avancées au niveau local. Il se veut non-affilié et monothématique, ce qui peut faire râler les intersectionnel·les qui travaillent avec LFI ou – dans une moindre mesure – EELV. Comme il n’y a pas de solution unique à quoi que ce soit, je me réjouis que la cause travaille enfin dans des partis traditionnels, je me réjouis aussi qu’un parti ne se consacre qu’à elle et passe par des alliances locales, par l’existant, les mains dans le cambouis. Il a bu le bouillon financier lors des dernières élections européennes par la concentration de la gauche face aux fascistes, mais demeure dynamique. Son programme présente les urgences et donne à réfléchir aux ami·es – j’ai déjà fait le test.
[1] Dans le bouddhisme mahayana, dont fait partie le zen avec à peu près toutes les traditions du bouddhisme sauf le theravada, le bodhisattava est un être d’éveil qui fait le serment de ne pas demeurer dans le nirvana tant que tous les êtres ne seront pas éveillés. Il est posé en idéal d’altruisme, avec différentes qualités, et l’on dit de façon générale que le mahayana consiste à pratiquer la voie du bodhisattva. Cet idéal découle directement du constat de l’interdépendance de tous les êtres.
[2] Les boomers disent plutôt androgyne. L’ouvrage collectif Transcending: Trans Buddhist Voices, dirigé par Kevin Manders et Elizabeth Marston, est une lecture d’éveil sur le poids de la communauté, de ses illusions, et de la tentation de la mortification comme de la non-acceptation. Témoignages qui bouleversent, qui glissent parfois de l’essai vers la poésie. Antidote éventuel au machisme le plus interne.
[3] Par exemple l’album Monoliths & Dimensions.



Merci pour le compliment. Je recommande aussi très fortement le deuxième film de Diane Kurys, Cocktail Molotov, pour son trio d'acteurs parfait.