#19 wise up
Lundi matin, je porte un sac rempli de livres.
Les deux articles pour le DU[1] sont finis et sur le serveur de la fac, le corps bien fatigué – j’ai déposé le dernier texte au milieu de la nuit, 3 heures 51, puis j’ai peiné à m’endormir avant de me réveiller deux heures plus tard – ivre de fatigue, littéralement.
Je me suis pris une chambre en ville pour la dernière ligne droite, ça nous a paru raisonnable : Judy, la mère de Maggie, séjourne chez nous et sa chambre est la seule pièce de la maison avec une porte. L’écriture suscite ce rien d’intime qui fait que j’ai besoin de solitude ou d’anonymat pour que le maintenant demeure – ou pour demeurer immobile dans l’instant qui bouge, dirait Maître Wanshi. Et manger n’importe quoi à n’importe quelle heure, faire les pauses quand elles s’imposent, écrire le soir et la nuit, et courir le matin.
Un luxe donc qui nous a paru raisonnable, dans le studio avec bureau le moins cher que j’ai pu trouver, qui s’est avéré un appartement plus grand que prévu. Anonymat complet des murs, lit et canapé confortables, et bureau, fenêtre ouverte sur ce restaurant portugais, un social club dans une langue que je ne comprends pas et qui permet d’abstraire les voix et de m’appuyer dessus.
Ainsi, il ne s’est pas passé grand-chose sinon le cours des heures, les calculs mesquins mais rassurants des nombres de signes abattus, nombres de signes restants, les recherches de dernière minute et les décisions inéluctables – couper, raboter, développer – il s’est tout passé. Une retraite solitaire ou presque, deux cafés et un restaurant avec Maggie et Judy, le sentiment parfois au petit matin ou tard le soir d’être paumé dans une chambre d’hôtel de La Havane depuis des mois, chaleur et ventilateur au plafond, de vieilles pierres des murs autour sous le soleil, du travail accompli, du travail à accomplir.
Je traverse l’écusson pour glisser les livres empruntés dans la boîte des retours tandis que les rues s’affairent calmement, c’est la semaine de la feria qui commence, livraison de montagnes de fûts de bière, de montagnes d’alcool et de nourriture, les barnums sont déjà montés. Ça tombe bien, on s’enfuit : samedi, on se marie.
Les martinets sifflent.
Après des semaines à lire Pink Floyd et animaux[2], à écouter Pink Floyd et animaux, je m’en ouvre aux garçons de Garciaphone : l’étrange sentiment de la page blanche a gagné le quoi lire, le quoi écouter, à la suite d’ultimes heures robotiques entre silence et Kate Bush – puisque j’ai conclu sur Kate Bush, pour tout un tas de raisons dont un imperceptible glissement de conscience : elle n’écoute pas les baleines autour de « Moving » comme les membres de Pink Floyd écoutent les oiseaux autour de « Cirrus Minor ». Et elle sait en parler.
Les garçons suggèrent, je dispose en attendant en retour d’insomnie dans les refuges, « Wise Up » d’Aimee Mann puis tout le fil jusqu’à « Voices Carry », et Ingeborg Bachmann, « Aboiements », une nouvelle de Trois sentiers vers le lac. Ça fait du bien de lire de la littérature, ça fait du bien de lire pour rien. Toutes les traductions parues chez Actes Sud sont excellentes et le volume de la collection Thesaurus qui les regroupe, malgré la maquette, malgré la couverture, vaut l’investissement. J’ai lu « Aboiements » parce qu’il y avait un marque-page là, un autocollant Sud-Solidaires contre la loi travail no 2.
« Wise Up » ne surgit jamais comme go to quand je songe à Aimee Mann, et ce n’est pas ma chanson préférée – c’est « Save Me » et, pour s’en tenir à Bachelor No2, « The Fall of the World Own Optimism ». Mais quand elle surgit, quand je l’écoute vraiment, je l’entends toujours comme appelée par les circonstances, pas forcément pour moi, mais pour les difficultés qui se présentent, pour les horizons que l’on se permet, et je fonds.
Clément
P.-S. : Choses lues, vues, entendues
C’est forcément une courte entrée de journal, coincée entre un rendu et un mariage. Les pauses-repas ont toutefois bénéficié (je sais, c’est mal) de deux séries à la qualité surprenante, quand je pensais vraiment ne faire que me distraire.
Andor avec Diego Luna et par Tony Gilroy est ce que j’ai vu de mieux de très loin dans le bazar Star Wars : les deux saisons sont quasiment indiscutables. Gilroy a beaucoup lu, y compris son Tolstoï, et tous les personnages sont complexes, soumis à l’infini des causes et des conséquences, qu’ils naviguent ou coulent parmi les flots. Avec des moyens financiers, filmiques, esthétiques, musicaux engagés, on assiste à une plongée dans le fascisme tel qu’il est imposé ou combattu par des multitudes de destinées individuelles complexes. Ça rend humble plus de deux minutes. Une série non binaire, qui donne à voir le mal dans toute sa vérité et toute son horreur, et traite du sujet complexe du courage – et c’est peut-être là qu’il y aurait à discuter, précisément parce que Gilroy offre énormément de matière à la discussion.
Heureuse surprise, la toute récente mini-série Dying for Sex avec Michelle Williams et Jenny Slate – j’adore ce format, quatre heures, un long film que l’on regarde en quatre fois, qui digresse et développe mais échappe aux rebonds de rigueur. Adaptée d’un podcast, elle traite de fin de vie et contient un viol subi dans l’enfance, et est donc à éviter si ces sujets sont traumatiques, mais elle traite aussi de relation dans tous les sens du terme, de sexualité, de kink et de BDSM, et donc d’intimité, et donc d’intimité à soi. L’apparition de Robby Hoffman fait googler instantanément cette personne, j’ignore si des datas sont traçables à ce sujet, mais je n’avais pas vu depuis longtemps un rôle aussi beau, court et crucial être aussi bien habité.
Enfin, je reçois cette lettre toute les semaines, un partage de poésie que je conseille, et dont le dernier envoi m’a ému plus que de raison. Celui-ci, par Hollie McNish, s’intitule “Recevoir un compliment”. Il est accroché au mur du cœur depuis.
[1] Le DU Animaux et société de Rennes 2, dont j’ai déjà parlé un peu par ici.
[2] Animaux humains et animaux non humains, s’entend.



Merci pour le rappel d'Aimee Mann, pas écoutée depuis trop longtemps. Et merci pour le poème d'Hollie. Il me semble que comme certaines choses très simples, il résonne bien plus en profondeur qu'on ne le croit au premier abord.